Que la paix et la miséricorde de Dieu soient sur vous tous. Aujourd’hui, je souhaite consacrer mon propos à un sujet spirituel et philosophique d’une profondeur inestimable : la signification véritable des dix premiers jours du mois de Dhou al-Hijja, et la manière dont Dieu utilise le temps et les circonstances pour éprouver le cœur des croyants. Je ne me contenterai pas de survoler ce sujet, car il recèle des clés de compréhension fondamentales sur la nature de notre engagement envers nos guides spirituels et sur nos propres faiblesses humaines.
La Philosophie de la « Mowa’ada » : Un Engagement Mutuel
Dieu le Très-Haut déclare dans Son Livre saint, par une vérité incontestable : « Et Nous avons donné à Moïse un rendez-vous de trente nuits, que Nous avons complétées par dix, de sorte que le temps fixé par son Seigneur se termina au bout de quarante nuits ». L’unanimité des exégètes, qu’ils appartiennent aux écoles sunnites ou chiites, s’accorde à dire que ces trente premières nuits correspondent au mois de Dhou al-Qa’da, tandis que les dix nuits supplémentaires qui viennent les parachever sont précisément les dix premiers jours de Dhou al-Hijja.
Je veux d’abord attirer votre attention sur un terme précis utilisé par le Coran : la Mowa’ada. Il est crucial de comprendre que la notion de Mowa’ada (l’engagement mutuel) diffère d’un simple Mo’ad (un rendez-vous ordinaire). Un rendez-vous ordinaire n’engage qu’une seule partie sur une date fixe ; je vous donne un rendez-vous dans cinq jours, et je m’y tiens. En revanche, la Mowa’ada est un pacte bilatéral qui exige un effort et un accomplissement des deux côtés : il m’est demandé d’accomplir une tâche spécifique, et il vous est demandé d’en accomplir une autre en retour.
Dans le cas de Moïse, il lui était formellement demandé d’accomplir un acte d’adoration intense durant trente nuits. En échange de cet accomplissement, Dieu, dans Sa majesté, lui accorderait l’immense privilège de lui parler directement et de lui révéler la Torah. C’est pour cette raison que le Coran souligne que Dieu a honoré Moïse de ce rang élevé en lui parlant. Pourtant, à la surprise générale, cette mission divine n’a pas été déclarée achevée à la trentième nuit ; Dieu a délibérément prolongé ce délai de dix jours, portant l’engagement à quarante nuits. Ce n’est qu’après ce cycle complet que Dieu s’est adressé à Moïse et lui a transmis la révélation.
Ces jours, qui s’étendent du début de Dhou al-Qa’da jusqu’au dixième jour de Dhou al-Hijja, sont par conséquent d’une bénédiction et d’une importance absolues. Dans notre législation sacrée, si vous consultez des ouvrages comme le Mafatih al-Jinan, vous constaterez qu’il est vivement recommandé de raviver ces journées par une multitude d’actes d’adoration : la prière, le jeûne, les invocations spirituelles, et bien sûr, les rites du Hajj. Presque tous les prophètes ont dû traverser cette période initiatique de quarante nuits de retraite spirituelle, s’isolant loin du tumulte des hommes pour se plonger dans le rappel divin, à l’image du Prophète Muhammad dans la grotte de Hira. Il est même rapporté que de nombreux prophètes ont rendu l’âme au début de ces jours bénis de Dhou al-Qa’da.
Dieu Lui-même a conféré une telle sacralité à ces jours qu’Il a juré par eux dans le Coran en disant : « Par l’Aube, et par les dix nuits », faisant explicitement référence à ces dix premiers jours de Dhou al-Hijja. Ce n’est pas un hasard si le Coran précise ensuite : « Y a-t-il là un serment pour un doué d’intelligence (Dhi Hijr) ? ». Seuls ceux qui possèdent un intellect mature, une conscience éveillée et une véritable clairvoyance peuvent appréhender la valeur de cette période, qui abrite des moments aussi cruciaux que le jour de l’Arafat et le jour du sacrifice (l’Aïd). Il est de notre devoir absolu de maintenir ces pratiques vivantes, en jeûnant ou en récitant l’invocation de l’Imam Hussein le jour d’Arafat, et de ne jamais laisser ces dix jours s’écouler dans l’indifférence.
Le Mystère du « ‘Udul » : Pourquoi Changer de Décision ?
Cependant, au-delà de l’aspect purement cultuel, je souhaite que nous plongions ensemble dans la dimension philosophique de cet événement. Une question fondamentale s’impose : pourquoi Dieu dit-Il « Nous avons donné à Moïse un rendez-vous de trente nuits, que Nous avons complétées par dix » au lieu de simplement décréter quarante nuits dès le commencement ?. Si Moïse n’avait pas complété ces dix jours supplémentaires, tout se serait passé comme s’il n’avait rien accompli du tout.
La réponse à cette interrogation réside dans l’une des lois immuables de notre existence : l’épreuve divine. Dieu teste continuellement l’humanité, les croyants, et les compagnons de Ses envoyés, pour mettre en lumière la véritable nature de leur engagement. Suivent-ils leurs guides avec une foi sincère, de la clairvoyance et une véritable connaissance, ou les suivent-ils par simple ignorance, par mimétisme, et surtout pour des intérêts bassement matériels ?.
C’est ici que prend tout son sens le concept fondamental du ‘Udul – le changement de cap, la modification d’un délai ou d’une décision. Lorsque le délai est brusquement passé de trente à quarante nuits, le Diable a trouvé la faille parfaite pour s’immiscer dans l’esprit du peuple de Moïse. Les gens se sont précipités vers Aaron, que Moïse avait laissé en charge comme remplaçant, et ont commencé à semer la discorde. Leurs murmures étaient empoisonnés : « Si Dieu savait que cela prendrait quarante nuits, pourquoi ne pas l’avoir dit dès le début ? Dieu ignorait-Il que Moïse allait s’attarder dix jours de plus ? ». Par cette rhétorique perfide, ils en sont venus à la conclusion blasphématoire que le Dieu de Moïse n’était pas omniscient et que Moïse lui-même adorait une fausse divinité.
Cette propagande destructrice a provoqué une rébellion totale contre Aaron, précisément pendant ces dix premiers jours de Dhou al-Hijja. À son retour, au terme des quarante nuits, Moïse a trouvé une nation qui s’était complètement retournée contre lui et contre son frère. Ce bouleversement prouve une triste réalité : tout ajustement ou modification dans les décisions des prophètes ou des guides infaillibles a historiquement laissé un impact profondément négatif sur la majorité de leurs adeptes. Pourquoi ? Parce que la plupart d’entre eux ne suivaient le prophète que pour en tirer un profit immédiat.
Les partisans de Moïse avaient patiemment attendu trente nuits avec une seule idée en tête : que Moïse revienne avec la Torah pour que la terre leur offre ses richesses et qu’ils puissent vivre dans une prospérité absolue. Lorsque la prolongation inattendue de dix jours leur a été annoncée, ils ont été pris de panique. Ils se sont dit : « Et si cela devait être repoussé de dix jours supplémentaires encore et encore ? ». Consumés par le doute, ils se sont retournés avec une telle violence qu’ils ont voulu assassiner Aaron, avant de retomber dans leurs instincts païens en adorant de nouveau le Veau d’or.
Pour que vous compreniez bien l’impact psychologique du ‘Udul, imaginez notre propre situation aujourd’hui. Imaginez que je vous promette l’apparition de notre Imam pour le premier jour de Muharram. Si, le jour venu, je vous annonce que cet événement est finalement reporté au Muharram de l’année suivante, que se passerait-il ?. Immédiatement, le doute s’installerait dans vos cœurs. Vous commenceriez à douter de moi, mais pire encore, vous remettriez en question les concepts religieux eux-mêmes et les paroles des Gens de la Demeure (Ahl al-Bayt). C’est exactement ce vertige qui s’est emparé du peuple de Moïse.
La Soumission de l’Intellect et l’Épreuve du Terrain
Je vous le dis avec la plus grande fermeté : la véritable Wilayah (l’allégeance) n’est pas un suivisme aveugle, mais une obéissance consciente qui exige du croyant qu’il place ses pas exactement là où le guide place les siens, comme l’a décrit le Prophète concernant l’allégeance à l’Imam Ali. Le grand drame de l’humanité est de croire que c’est notre propre intellect limité qui doit gouverner et dicter la marche à suivre, au lieu de se soumettre à l’intellect supérieur de l’Infaillible.
Regardons ensemble l’histoire de l’Imam Hassan. Au début de son califat, il avait fermement pris la décision d’affronter Muawiya par les armes et la guerre avait effectivement commencé. Cependant, les rapports de force sur le terrain ont radicalement changé, les trahisons se sont multipliées, et Muawiya a réussi à bouleverser les équilibres militaires. Face à ces nouvelles réalités objectives, l’Imam Hassan a fait preuve de ‘Udul : il a pris la difficile décision de suspendre les hostilités et de conclure un traité de paix.
Comment ses propres partisans ont-ils réagi face à ce changement de stratégie ? Au lieu de se soumettre à la sagesse de leur Imam qui prenait des décisions en fonction des circonstances du terrain, ils se sont révoltés. Ils lui ont reproché d’avoir changé d’avis, clamant qu’un chef ne devrait jamais revenir sur une décision de guerre. L’insubordination est allée si loin que certains de ses prétendus fidèles ont attaqué sa tente et l’ont gravement blessé à la cuisse d’un coup d’épée. Tout au long de l’histoire, les individus motivés par des intérêts terrestres ont toujours utilisé le changement de position d’un leader comme prétexte pour se rebeller et justifier leur propre trahison.
La Lâcheté Déguisée en Sagesse Morale
Ce phénomène de rejet s’explique aussi par une terrible réalité psychologique que nous observons encore de nos jours. Face à une obligation ou un devoir imposé par les circonstances, certains croyants se rendent compte, dans le secret de leur âme, qu’ils ne sont tout simplement pas à la hauteur de la tâche. Ils constatent avec amertume qu’ils n’ont ni l’audace, ni la conscience, ni l’esprit de sacrifice, ni la préparation spirituelle nécessaires pour répondre à l’appel.
Face à ce constat d’échec personnel, que devraient-ils faire ? La droiture exigerait qu’ils fassent un travail d’introspection, qu’ils admettent leurs faiblesses et travaillent sur eux-mêmes pour s’élever au niveau de l’exigence divine. Mais au lieu de cela, dévorés par la jalousie et l’orgueil, ils adoptent une posture destructrice. Ils commencent à critiquer ouvertement l’action en cours. Ils déclarent que la stratégie est mauvaise, que c’est un acte suicidaire insensé, et se drapent dans une fausse supériorité morale pour donner des leçons à ceux qui, eux, ont le courage d’agir.
C’est exactement ce drame qui s’est joué lorsque l’Imam Hussein a pris la résolution de quitter La Mecque pour se rendre à Karbala. Parmi les musulmans, beaucoup savaient pertinemment qu’ils n’avaient pas la stature pour affronter une telle épreuve et offrir un tel sacrifice. Incapables d’assumer leur propre lâcheté, ils ont commencé à critiquer l’Imam. Ils l’ont accusé de mener aveuglément la jeunesse et la descendance du Prophète à une mort certaine. Leurs paroles, faussement pleines de sollicitude, ne provenaient en aucun cas d’une sagesse supérieure ; elles n’étaient que le fruit amer de leur jalousie, de leur amour pour les biens de ce monde, et de leur refus d’admettre leur propre faiblesse.
Je vous affirme qu’il y a plus de noblesse chez celui qui vient honnêtement dire : « Je n’ai pas le courage de combattre, mais voici mon cheval pour t’aider », que chez celui qui masque son manque de bravoure derrière des leçons de morale arrogantes visant à discréditer l’action du guide. Les épreuves de ‘Udul sont précisément conçues par Dieu pour faire éclater ces vérités au grand jour, pour séparer l’or pur de la scorie, le véritable partisan du profiteur hypocrite.
Des Victoires Stratégiques Incomprises : Le Cas de Hudaybiyyah
Si vous doutez encore de la difficulté d’accepter ces changements de cap, tournez-vous vers l’exemple absolu de notre Prophète Muhammad. Un jour, le Prophète a mobilisé ses compagnons avec l’intention claire de se rendre à La Mecque pour y accomplir le pèlerinage. Mais en chemin, la caravane a été interceptée et bloquée par les forces de Quraysh dans la région de Hudaybiyyah.
Face à ce blocage et en analysant froidement les nouvelles données politiques et militaires, le Prophète a opéré un ‘Udulmagistral : il a renoncé à forcer le passage vers La Mecque et a décidé de négocier un traité de paix avec ses ennemis. Cette décision a provoqué l’incompréhension et la colère d’une grande partie de ses compagnons. Aveuglés par leur passion, ils l’ont pressé de poursuivre la marche coûte que coûte, quitte à ce que des martyrs tombent, refusant obstinément de voir la sagesse derrière ce recul stratégique.
Pourtant, le Coran est descendu pour qualifier cet événement inattendu de « Victoire éclatante » (Fath Mubin) : « En vérité Nous t’avons accordé une victoire éclatante ». Pourquoi le Coran qualifie-t-il un traité de paix de victoire suprême, bien plus que la conquête militaire de La Mecque elle-même ?. La réponse est purement politique et stratégique : avant ce traité, les tribus de la péninsule arabique considéraient les musulmans de Médine comme des parias, des hors-la-loi, l’équivalent exact de ce que les grandes puissances qualifient aujourd’hui de « terroristes » lorsqu’elles refusent de reconnaître la légitimité d’un groupe.
En signant le traité de Hudaybiyyah, Quraysh et, par extension, les autres nations, ont été contraints de reconnaître officiellement et légalement l’existence de l’État islamique de Médine. Ce jour-là, les musulmans sont passés du statut de rebelles pourchassés à celui d’entité étatique respectée. Cet acte diplomatique a effacé le passé, ouvert une nouvelle page, et permis au Prophète de commencer à correspondre d’égal à égal avec les empereurs et les rois du monde entier. Ce revirement, qui semblait être une capitulation aux yeux des ignorants, était en réalité le chef-d’œuvre politique qui a garanti la survie de l’Islam.. Mais, encore une fois, ce fut un test extrêmement douloureux qui a révélé l’incapacité de nombreux compagnons à se soumettre totalement à la vision de leur guide.
Le Poids d’un Délai : L’Épreuve de Siffin
À l’inverse de ces épisodes troublés, je me dois de saluer la constance exceptionnelle des compagnons de l’Imam Hussein à Karbala. Malgré l’imminence de la mort et les innombrables changements tactiques, aucun d’entre eux n’a failli, aucun n’a remis en question les décisions de son Imam. C’est une rareté dans l’histoire prophétique.
Regardez ce qui s’est produit avec l’armée de l’Imam Ali lors de la préparation de la bataille de Siffin. Les forces devaient marcher contre l’armée de Syrie dirigée par Muawiya. L’Imam Ali avait initialement donné l’ordre à ses troupes de se mettre en route le mardi. Mais, jugeant la situation, il a décidé de retarder le départ de deux jours, repoussant l’offensive au jeudi.
Un simple délai de quarante-huit heures. Une décision logistique en apparence anodine. Et pourtant, ce délai infime a suffi pour que les forces démoniaques fassent leur œuvre dans le camp de l’Imam. Immédiatement, des murmures insidieux ont commencé à parcourir les rangs : « Pourquoi ce retard ? Ali a-t-il peur de la mort ? Ou bien commence-t-il à douter du bien-fondé de combattre les gens de Syrie ? ». Un report de deux jours a suffi pour que l’armée remette en question le courage et la légitimité du Commandeur des Croyants !.
Comprendre les Circonstances et Renforcer notre Foi
Je termine mon propos aujourd’hui en vous appelant à méditer profondément sur ces leçons de l’Histoire. Il est impératif de comprendre que le ‘Udul – qu’il s’agisse de passer de l’offensive à la paix, de retarder une action de quelques jours, de s’engager ou de se retirer – ne traduit jamais une faiblesse de leadership, une erreur de calcul, ou un défaut de méthode de la part de nos guides.
Ce sont les réalités changeantes du terrain, les équilibres de pouvoir, et les circonstances complexes qui dictent ces ajustements stratégiques. Surtout, n’oubliez jamais que Dieu orchestre délibérément ces changements pour mettre notre cœur à l’épreuve. Il nous observe pour voir si notre foi est inébranlable ou si elle vacille au premier contretemps. Le plus grand enseignement que nous devons tirer du rendez-vous de quarante nuits de Moïse, c’est que le changement de décision d’un chef est un acte profondément réfléchi qui ne doit en aucun cas altérer notre confiance, notre obéissance, et la pureté de notre engagement envers lui.
Que Dieu nous accorde la clairvoyance de Ses véritables partisans et affermisse nos pas sur le chemin de la vérité.
