Retranscription du sermon du 8 Ramadan – 26 Février

Le Grand Jihad de l’Âme et le Péril du Verbe : Traité sur les Fléaux de la Langue et la Voie de la Guérison Spirituelle

Je prie Dieu, en ces jours et nuits bénis de ce mois de jeûne, d’accepter nos œuvres, notre jeûne et nos prières, de les inscrire dans la balance de nos bonnes actions, et de faire de nos efforts un rempart infranchissable et un voile protecteur entre nous et le feu de l’Enfer le Jour de la Résurrection, car Il est Celui qui entend et exauce. En ce mois sacré, dans le prolongement de nos réflexions sur les enseignements du Messager de Dieu concernant l’accueil du mois de Ramadan, je me dois d’aborder avec vous l’un des sujets les plus sensibles, les plus cruciaux et les plus largement documentés par nos traditions : les fléaux de notre langue.

I. La Règle des 90 % et l’Omniprésence du Verbe dans la Transgression

Si je décidais, durant l’intégralité de ce mois de Ramadan, de vous dispenser trente conférences d’affilée – une chaque jour – exclusivement consacrées à l’analyse des maux de la langue et à leurs remèdes, je vous affirme que ce serait encore dérisoire face à l’ampleur du problème. La réalité métaphysique et sociale est d’une clarté redoutable : de manière directe ou indirecte, il n’existe pratiquement aucune transgression, aucune معصية (désobéissance), aucun péché sur cette terre dont la langue ne soit pas la complice intime ou l’initiatrice.

Certains pourraient naïvement objecter que des actes purement physiques, tels que le vol ou l’adultère, n’ont aucun rapport avec la parole. C’est une erreur d’appréciation majeure. Lorsqu’un individu décide de s’associer avec un autre pour commettre un vol, c’est la langue qui planifie l’acte, qui convainc le partenaire, et qui scelle leur alliance. De même, lorsqu’il s’agit d’un acte d’impudeur, la langue s’immisce invariablement pour rapprocher les deux parties, pour séduire et pour encourager l’interdit. En fin de compte, la langue est systématiquement présente pour partager, consulter, ou inciter au péché.

Les savants affirment une vérité mathématique bouleversante : si un être humain parvient à discipliner sa langue, à la dompter et à lui imposer un cadre strict, il s’épargne instantanément 90 % de ses erreurs et de ses péchés quotidiens. Domestiquer cet organe exige une véritable Riyadha (un exercice spirituel d’une intensité rare), car dans notre culture, nous avons malheureusement banalisé le fait de parler à tort et à travers sans en mesurer les conséquences.

II. La Radioscopie Coranique : Les Dix Archétypes de la Corruption Verbale

Pour éveiller nos consciences face à ce péril, le Saint Coran a dressé un inventaire d’une précision chirurgicale, rassemblant ces maux dans des versets saisissants (Sourate Al-Qalam) qui mettent en lumière dix catégories de transgressions verbales. Dieu le Très-Haut nous ordonne : « N’obéis à aucun grand jureur, méprisable, diffamateur, grand colporteur de médisance, grand empêcheur du bien, transgresseur, grand pécheur, au cœur dur, et en plus de cela, intrus. ». Décortiquons ensemble la profondeur de ces profils toxiques que nous côtoyons chaque jour :

  • Le « Hallaf Mahin » (Le grand jureur méprisable) : C’est cet individu qui, à la moindre occasion, jure abondamment pour appuyer ses dires. Pourquoi recourt-il si frénétiquement au serment ? Tout simplement parce qu’il n’a aucun argument valable, ou plus grave encore, parce qu’il est en train de mentir. Pour s’assurer que sa tromperie soit acceptée par son interlocuteur, il la consolide par un faux serment. Il cumule ainsi deux péchés capitaux : le mensonge et le parjure. C’est précisément cette accumulation de lâcheté qui le rend « Mahin », c’est-à-dire foncièrement méprisable.
  • Le « Hammaz » (Le diffamateur subtil) : Il faut ici distinguer la « Lumazah » (qui a trait aux mimiques physiques ou aux gestes) du « Hammaz », qui utilise le verbe ou le son pour s’associer au péché de la médisance. Le Hammaz n’a pas besoin de prononcer un long discours : il participe à la faute par une simple phrase, une demi-phrase, une syllabe, un petit « oui », un « humm » d’approbation, ou même un simple hochement de tête complice pendant que vous critiquez autrui. Dès l’instant où il valide votre médisance par le son ou le geste vocal, il devient un Hammaz.
  • Le « Mashsha’ binamim » (Le colporteur semeur de calomnie) : C’est le marcheur infatigable de la rumeur. Comment expliquez-vous qu’une faute commise dans la plus stricte intimité par une personne soit connue par 500 individus dès le lendemain matin ?. Cela ne relève pas de la magie, mais du fait qu’une, deux, ou dix personnes s’en sont saisies et se sont mises en marche pour la propager. S’ils n’avaient pas « marché » avec cette rumeur, elle ne se serait jamais propagée comme un feu dévastateur dans des broussailles.
  • Le « Mannaa’ lil-khayr » (L’empêcheur du bien) : L’Émir des Croyants, interrogé sur le pire ami que l’on puisse avoir dans la vie, a répondu que c’est celui qui vous éloigne de la vertu et qui vous rapproche du péché en vous l’enjolivant. Cet individu bloque délibérément la voie des bonnes actions.
  • Le « Mu’tadin Athim » (Le transgresseur pécheur) : C’est la personne qui s’enhardit et se rebelle ouvertement contre les préceptes de Dieu, et qui ne ressent plus aucune gêne ni la moindre retenue à commettre le péché.
  • Le « Utul » (Le rustre au langage acerbe) : En arabe classique, c’est l’individu « Jilf », celui qui possède un langage tranchant, extrêmement dur, et qui est féroce dans la dispute. Essayer de trouver un terrain d’entente ou de dialoguer paisiblement avec lui est une mission impossible tant sa langue est hostile.
  • Le « Zanim » (L’intrus corrupteur) : Il s’agit d’un individu étranger, un intrus au sein d’une communauté donnée. Une communauté possède ses propres valeurs, ses coutumes, ses traditions, et ses frontières claires entre le licite (halal) et l’illicite (haram). Le Zanim s’infiltre dans ce groupe de l’extérieur avec l’intention malveillante d’en pervertir les repères, de modifier ses valeurs vers le pire, et de corrompre son équilibre.

Toutes ces descriptions coraniques sont, sans équivoque, des manifestations des fléaux de la langue.

III. La Tragédie Sociale de la Médisance et l’Institutionnalisation de la Désinformation

Arrêtons-nous un instant sur la médisance (Ghibah). Le Prophète nous a laissé un avertissement métaphysique qui devrait faire trembler chacun d’entre nous : le médisant, s’il se repent avant sa mort, sera la toute dernière personne à être autorisée à entrer au Paradis ; mais s’il meurt sans s’être repenti, il sera le tout premier à être précipité dans le feu de l’Enfer. C’est un sujet d’une complexité extrême car il détruit la confiance, la solidarité et le tissu même de notre société.

Pourtant, observez la perversion de notre culture contemporaine : lorsqu’un individu vient nous trouver pour nous rapporter secrètement ce qu’un tel a dit dans notre dos, quelle est notre réaction ?. Au lieu de le chasser, nous l’accueillons chaleureusement, nous le considérons comme un ami sincère, dévoué, affectueux et très poli, et nous le rapprochons de nous.

Souvenons-nous de la réaction majestueuse de l’Émir des Croyants face à un homme venu lui colporter des propos (Namimah) sur autrui. L’Imam lui a dit : « Si ce que tu me rapportes est vrai, nous te haïssons ; si tu mens, nous te punirons. Et si tu souhaites que nous te pardonnions (que nous effacions cette parole), nous le ferons. ». L’homme a immédiatement imploré le pardon. L’Imam nous enseigne ici que propager des paroles crée une sédition (Fitnah) infiniment plus destructrice que la médisance originelle, et pourtant, nous continuons de traiter ces colporteurs avec respect et amour. Que les prières de Dieu soient sur Muhammad et sur sa famille.

À une échelle plus globale, ce fléau s’est institutionnalisé. Observez le monde actuel : combien de centaines de stations de radio, de chaînes de télévision et de canaux satellitaires opèrent aujourd’hui au service exclusif de la langue du vice et de l’égarement ?. C’est une industrie colossale dotée de moyens faramineux. Ces médias emploient la parole pour falsifier les vérités religieuses, tordre les réalités scientifiques et cognitives qui devraient mener l’homme à son bonheur, occulter les crimes de certains, camoufler les actes répréhensibles, et orienter les masses vers la corruption. L’utilisation destructrice de la langue n’est plus seulement un péché individuel, c’est devenu une véritable industrie mondiale.

IV. Le Piège de l’Érudition, le Refus de l’Ignorance et l’Humiliation Publique d’Autrui

Un savant mystique (‘Aref) a un jour rappelé un hadith fondamental du Messager de Dieu : la majorité des gens qui seront jetés sur leurs visages (ou leurs nez) dans le feu de l’Enfer le seront à cause de la « moisson de leurs langues ». Le savant a alors précisé une nuance vitale : « C’est vrai, mais la majorité des gens qui entreront au Paradis y entreront également grâce à la moisson de leurs langues ». La langue est un outil neutre, capable du pire comme du meilleur.

Mais nous sommes frappés par une pathologie culturelle effrayante : l’incapacité viscérale de nous taire. Imaginez une réunion de dix personnes. Une question est posée. Même si les dix connaissent la réponse, aucune ne choisira délibérément le silence. Pourquoi ? Parce que chacun ressent une urgence absolue à prouver qu’il sait, terrifié à l’idée de passer pour un ignorant et de chuter dans l’estime des gens présents. Le Messager de Dieu nous a pourtant avertis sévèrement : « Ta chute dans le regard des gens est infiniment moins grave que ta chute du regard de Dieu le Jour de la Résurrection. ».

Pire encore, cette soif d’exister par la parole nous pousse à écraser les autres. Si, au cours d’une assemblée, quelqu’un raconte une simple anecdote de la vie quotidienne – une histoire qui ne comporte aucun enjeu théologique, qui ne relève ni du licite ni de l’illicite, et qui ne requiert aucune fatwa – et que nous connaissons une version légèrement différente, nous ne pouvons pas nous en empêcher. Nous l’interrompons publiquement : « Non, ce n’est pas comme ça ! » pour corriger son récit. Ce faisant, nous ne réalisons pas que nous sommes en train de le traiter implicitement de menteur devant tout le monde, de l’humilier et de le rabaisser, tout cela pour une futilité absolue.

Permettez-moi de vous raconter cette histoire bouleversante rapportée par le Cheikh Mohsen Qara’ati, qui illustre parfaitement cette dérive. Un jour, le Cheikh s’apprêtait à accomplir les prières du Maghreb et de l’Isha chez le père âgé d’un martyr. Le Cheikh faisait ses ablutions. Le propriétaire de la maison, un vieillard de 80 ans, est descendu au sous-sol, puis a monté péniblement deux étages pour chercher une serviette, avant de redescendre l’offrir au Cheikh pour qu’il s’essuie les mains. Par un zèle religieux totalement déplacé, le Cheikh a refusé la serviette en lui faisant la leçon : « Il est Mustahab (recommandé) que l’on ne sèche pas l’eau de ses ablutions. ». Le vieillard, fort d’une sagesse immense, lui a alors répondu : « Il est peut-être recommandé de ne pas sécher tes mains, mais il n’est pas recommandé de m’humilier de la sorte (de me ‘بخع’ / me rabaisser) alors que je suis un homme de 80 ans qui a monté et descendu tous ces escaliers pour t’apporter cette serviette ! ».

Cette histoire est une leçon magistrale. Nous appliquons parfois la religion dans sa forme aride en oubliant l’essentiel : la sagesse. Se moquer d’autrui, l’humilier publiquement, le rabaisser, le mépriser ou l’effrayer, comptent parmi les pires ravages de la langue que nous commettons quotidiennement sans même y prêter attention.

V. L’Idéal Mystique : Le Silence Originel et la Métaphore de la Girafe

Dans la science de l’élévation spirituelle (‘Irfan) et dans les programmes des mystiques, il existe une règle d’or immuable : l’état naturel, fondamental et originel du croyant est le silence, et non l’abondance de paroles. Notre société moderne commet une grave erreur d’appréciation en valorisant celui qui parle beaucoup, en tentant de nous faire croire qu’il est sociable, intelligent, amical et chaleureux. Les nobles hadiths détruisent cette illusion de manière implacable : celui qui multiplie ses paroles multiplie inévitablement ses erreurs ; celui qui multiplie ses erreurs voit sa pudeur diminuer ; celui dont la pudeur diminue voit son cœur mourir ; et celui dont le cœur est mort entrera en Enfer.

Observez le comportement du Prophète ou de l’Émir des Croyants : lorsqu’ils prenaient place dans une assemblée, jamais ils n’initiaient la conversation ou ne se mettaient à discourir de leur propre chef, à moins qu’on ne leur pose explicitement une question. L’état d’origine du croyant est le silence. Même si vous connaissez la réponse, la règle reste de se taire, à moins qu’il n’y ait une absolue nécessité religieuse de clarifier un jugement légal.

C’est pour cette raison précise que l’Émir des Croyants formulait ce vœu extraordinaire : « Ah, si seulement je possédais un cou semblable à celui d’une girafe ! ». Pourquoi ce souhait singulier ? Pour instaurer une longue distance physique et temporelle entre son cœur (ou sa raison) et sa langue. Il désirait ardemment que chaque mot, avant d’atteindre ses lèvres pour être prononcé, ait le temps d’être scruté, pesé, analysé et validé par la raison.

VI. La Pathologie de Nos Veillées (« Sahrat ») et l’Agenda d’Iblis

Appliquons ces principes à notre vie quotidienne, notamment à nos rassemblements nocturnes, nos fameuses « Sahrat ». Posez-vous cette question cruciale : lorsque vous vous rendez à une veillée chez quelqu’un, avez-vous défini à l’avance l’objectif de cette rencontre ? Avez-vous appelé l’hôte pour convenir de discuter d’un sujet culturel, d’un point de jurisprudence (fiqh), d’une question éducative ou même politique pour encadrer la soirée ?.

La règle spirituelle est stricte : si vous ne fixez pas de noble objectif à votre assemblée, c’est Iblis (Satan) lui-même qui s’en chargera, qui en dictera l’ordre du jour et qui la dirigera. Vous ne devez jamais vous abandonner passivement à des assises sans but moral, éthique ou religieux.

Des études et des statistiques très sérieuses ont été réalisées pour analyser les thématiques abordées lors de ces veillées nocturnes. Le résultat est une véritable tragédie : 90 % des discussions lors de ces soirées sont exclusivement consacrées à s’immiscer dans les affaires privées d’autrui, des affaires qui ne regardent en rien les interlocuteurs. Les conversations tournent autour de questions intrusives, que ce soit chez les hommes ou chez les femmes : « Que font tes enfants ? Où travaillent-ils ? Pourquoi as-tu inscrit ton fils en français et non en anglais ? Combien te coûtent ces cours de français ? D’où viennent ces meubles ? Combien as-tu payé ta maison ou cette télévision ? ». Chacun s’interroge mutuellement sur son intimité, et tente parfois de prouver qu’il a mieux réussi que l’autre. Quel est le bilan de ces heures de discussion à la fin de la nuit ? En termes d’élévation scientifique, de purification de l’âme (Tazkiyah), d’éveil de la conscience (Basirah), de transfert d’informations utiles ou d’enrichissement culturel, le résultat est un zéro absolu.

VII. La Thérapeutique Spirituelle, l’Esclavage du Mot et l’École du Jeûne

Face à ce désastre généralisé, nous devons impérativement instaurer une thérapeutique radicale. Vous devez apprendre à identifier et à ne pas fréquenter ces catégories de personnes toxiques (le colporteur, le diffamateur, le grand jureur). Vous devez les isoler socialement, leur interdire l’accès à votre foyer, ne jamais les associer à votre vie privée, et les confiner à la solitude pour protéger votre environnement. Si vous laissez votre langue se corrompre, c’est l’intégralité de votre être qui se putréfie.

Gravez cette loi universelle dans vos esprits : aussi longtemps que vous n’avez pas prononcé un mot, vous en êtes le maître absolu et incontesté ; mais dès la fraction de seconde où ce mot s’échappe de votre bouche, il vous possède, et vous n’avez plus aucun contrôle sur lui. Combien de personnes viennent me consulter, effondrées, en m’expliquant que sous l’emprise aveugle de la colère, elles ont prononcé un unique mot de divorce ?. Une seule parole, une simple erreur de la langue crachée en un instant, suffit à anéantir un foyer entier construit sur des années.

En conclusion, mes chers frères et sœurs, n’oublions jamais que la philosophie fondamentale de ce mois de Ramadan et du jeûne que nous observons est l’apprentissage de la culture de l’abstinence, du refus et de l’évitement (Ijtinab). Lorsque Dieu vous entraîne, pendant trente jours, à vous priver de choses qui sont fondamentalement licites (comme la nourriture et la boisson), Il est en réalité en train de forger en vous une faculté royale : la puissance intérieure et la volonté de vous retenir face à ce qui est illicite, de maîtriser les erreurs, les dérapages et les fautes parfois mortelles de votre langue.

Je supplie Dieu le Très-Haut, par les bénédictions infinies de ce mois sacré, de nous accorder cette force de caractère, de nous préserver des défaillances de nos paroles et de ces chutes qui peuvent nous être fatales. Qu’Il accepte nos œuvres, qu’Il nous couvre de Son immense pardon, et que la paix soit sur vous.