Que Dieu accepte nos actions et les vôtres en ce début de mois béni, et nous prions Dieu de nous accorder la miséricorde, le pardon et l’affranchissement du feu de l’Enfer, Il est Celui qui entend et qui exauce.
Aujourd’hui, je souhaite m’attarder avec vous sur les paroles par lesquelles l’Imam Al-Baqir, que la paix soit sur lui, a exhorté son disciple Jabir Al-Ju’fi. Il lui a dit, et comprenez bien le sens de ces mots : « Ô Jabir, tire profit de cinq choses des gens de ton époque ». Ce sont cinq situations que vous traverserez dans votre vie, auxquelles vous devez prêter attention et savoir comment y réagir. Votre interaction avec ces cinq événements aura des répercussions directes sur votre personnalité, la purification de votre âme et la construction de votre être.
I. L’Architecture de la Foi et les Deux Volontés
Avant d’expliquer comment tirer profit de ces situations pour construire notre âme, il faut comprendre que la foi de l’homme repose sur deux dimensions fondamentales. Souvent, lorsque nous parlons de justice ou de piété, nous disons simplement que l’homme doit accomplir ses obligations et s’abstenir des interdits. Autrement dit, faire ce que Dieu a ordonné et cesser ce qu’Il a défendu, devenant ainsi un homme croyant et juste sur l’échelle de la piété.
Cependant, en examinant cela de plus près, nous constatons qu’il existe deux forces contradictoires en chaque être humain. Au niveau de la volonté, avant même de parler de l’action, l’homme possède une volonté positive forte, qui le pousse à l’action, au travail et à l’obéissance. Mais il possède également une volonté négative, sérieuse et forte, qui a pour rôle de l’empêcher de commettre des actes destructeurs et des vices. Notre volonté globale doit être encadrée par ces deux directions opposées : l’une qui vous pousse vers la bonne action, l’autre qui vous éloigne de la mauvaise.
II. Le Jeûne, l’Éducation à la Retenue et la Piété Scrupuleuse (Le Wara’)
Dieu nous a prescrit de nombreuses actions qui nous enseignent la volonté positive : prier, faire le pèlerinage, accomplir les circumambulations (Tawaf), faire l’aumône. Toutes ces pratiques nous éduquent aux bonnes actions. Mais qu’en est-il de la volonté négative, de la faculté de s’abstenir ? L’une des choses les plus importantes que Dieu a imposées à l’homme pour fortifier cette « volonté de retenue » est le jeûne. En jeûnant, vous passez toute la journée à vous priver de nourriture, de boisson, et d’autres plaisirs de la vie qui procurent habituellement bonheur et joie. Ce faisant, vous éduquez votre âme à la force de l’abstention. Vous vous enseignez que si une occasion de médisance se présente, votre volonté de retenue vous permet de brider vos instincts et de ne pas y participer.
En vous privant de ce qui est licite et agréable, vous développez une faculté que l’on appelle « la faculté de retenue » (malakat al-man’), la faculté de réprimer ses pulsions, de refuser et de s’abstenir. Cette faculté est totalement différente de celle de l’enthousiasme, du dynamisme et de l’action.
C’est pour cette raison que lorsque le Prophète, que les prières et la paix de Dieu soient sur lui, a été interrogé sur la meilleure des actions durant le mois de Ramadan, il a répondu : « Le Wara’ » (la piété scrupuleuse). Pourquoi le Wara’ ? Parce que c’est ce qui vous empêche radicalement d’arriver à la désobéissance. Le Wara’, par définition, est le fait de s’éloigner des péchés « probables » ou incertains, et pas seulement des péchés évidents.
Laissez-moi vous donner un exemple : dans la Charia (la jurisprudence légale), si vous doutez de la pureté d’une chose ou si vous ne savez pas si une nourriture contient un ingrédient illicite, vous devez partir du principe que c’est pur et licite. La Charia vous permet de traiter les choses douteuses comme étant saines. Le Wara’, à l’inverse, exige que si vous estimez à 10% le risque qu’un aliment soit illicite, ou à 5% le risque qu’un tissu soit impur, vous vous en absteniez. La religion ne vous l’impose pas, mais c’est un surplus de précaution et de tranquillité pour la pureté de l’âme. Celui qui pratique le Wara’ bâtit sa vie sur la précaution, et non sur le simple minimum légal. Par exemple, si vous doutez que votre pyjama de prière soit impur, la Charia vous dit de prier avec, mais le Wara’ vous dit : « Pourquoi prier avec si tu peux le changer ? Construis ta vie sur l’assurance ». Le but ultime du jeûneur est d’atteindre ce sommet de la retenue.
Dans le domaine de l’éthique et de la purification de l’âme, nous savons que la dimension négative de la volonté est plus importante que la dimension positive. Avant d’enseigner les vertus à une âme pour qu’elle s’en pare, il faut d’abord la vider de ses vices. L’exemple est magnifique : si vous possédez un terrain à cultiver, allez-vous y semer vos plantes avant d’avoir arraché les mauvaises herbes, ou allez-vous d’abord le nettoyer ? Il faut nettoyer la terre en premier pour semer sur un sol propre. Il en va de même pour l’âme humaine, elle doit être vidée de ses vices avant d’être embellie par les vertus. Le jeûne permet précisément cela : nettoyer le terrain pour construire sur des fondations solides. Car comme le dit l’Imam Al-Sadiq, que la paix soit sur lui : « La foi accompagnée de la consommation de l’illicite est comme une construction sur le sable ». Si un homme multiplie les bonnes œuvres mais bâtit sur le sable, son édifice menace de s’effondrer à tout instant.
III. La Force de l’Illusion et les Cinq Préceptes
Cette force de retenue nous ramène à notre discours principal et aux préceptes de l’Imam Al-Baqir. Ces cinq recommandations visent à frapper ce que les savants appellent « la force de l’illusion » (quwwat al-wahm). Qu’est-ce que l’illusion ? C’est lorsque vous entrez aujourd’hui dans la Husseiniya et que personne ne vient vous saluer, le diable commence à vous inventer des histoires : « Pourquoi ne m’ont-ils pas salué ? Est-ce qu’ils me détestent ? ». Votre esprit se met à fabriquer des scénarios chimériques.
Voici donc comment l’Imam vous intime de réagir face à ces cinq situations :
1. « Si tu es présent dans un endroit et que tu n’es pas reconnu ». L’Imam vous avertit de ne pas tomber dans l’illusion que vous êtes une personnalité importante, et que si les gens ne vous traitent pas comme telle, c’est qu’ils commettent une erreur envers vous. Éduquez-vous à l’humilité. Éduquez-vous au fait que vous n’êtes qu’un simple inconnu dont la seule priorité absolue doit être sa relation forte avec le Seigneur de l’univers. Que les gens vous connaissent ou non devrait être le dernier de vos soucis. Selon nos traditions, le Messager de Dieu s’asseyait là où l’assemblée se terminait, parmi les gens, sans que les nouveaux arrivants ne puissent le reconnaître. S’il avait voulu être reconnu, il aurait exigé la place d’honneur au centre de l’assemblée pour que tous sachent qu’il était le Prophète, mais cela ne l’intéressait pas. Cela permet de brider la colère, la vanité, l’arrogance et l’orgueil, des maladies toutes fondées sur le culte de l’ego. Le Prophète disait d’ailleurs : « La plus grande des idoles est l’idole du « Je » ». Écrasez cette idole en vous !.
2. « Si tu es absent et que tu ne manques à personne ». Si vous vous absentez du centre pendant dix jours et que personne ne vous demande si vous étiez malade ou pourquoi vous étiez absent, ne vous arrêtez pas là-dessus. Habituez votre âme à considérer cela comme un fait tout à fait normal. S’il y a un manquement social de leur part, c’est le problème des autres, pas le vôtre. Pourquoi en faire une tragédie et dire « J’étais malade et personne n’a pris de mes nouvelles » ? Considérez cela comme banal.
3. « Si tu es présent et que tu n’es pas consulté ». Si vous êtes dans une assemblée ou une soirée, et qu’un sujet est abordé sans que personne ne vous demande votre avis, voyez cela comme une immense opportunité. C’est une chance de ne pas assumer de responsabilités supplémentaires, de ne pas donner un avis pour lequel vous seriez jugé au Jour de la Résurrection, et d’alléger ainsi le fardeau de vos péchés. Même si on ne vous pose aucune question, même religieuse, dites : « Dieu merci, Il ne m’a pas mis dans une position où j’aurais pu donner une réponse fausse ». Voyez cela positivement pour brider votre ego. Car en vérité, celui qui allume le feu de l’indignation en vous, en murmurant : « Je suis meilleur que lui, pourquoi ont-ils demandé à lui et pas à moi ? Pourquoi l’ont-ils mis en avant et pas moi ? », c’est bien Satan. C’est Satan qui a institué cette règle funeste du « Je suis meilleur que lui ».
4. « Si tu parles et que ton avis n’est pas accepté ». Qui d’entre nous accepte facilement cela ? Parfois, lors d’une veillée, on me pose une question de jurisprudence. Quelqu’un d’autre se précipite pour répondre à ma place, et donne une réponse grossièrement fausse. Quand j’essaie de le convaincre de son erreur, non seulement il refuse, mais il ose me dire : « Révisez vos sources, notre Cheikh, c’est vous qui vous trompez » !. Faut-il s’en offusquer et exiger que notre parole soit acceptée comme parole d’Évangile ? Même le Prophète voyait ses opinions discutées et refusées par les gens !.
Je vais vous raconter cette histoire saisissante : lorsque les versets du Hajj ont été révélés, l’ange Gabriel a montré concrètement au Prophète comment accomplir les rites, le Tawaf, le parcours entre Safa et Marwa. Le Prophète a ensuite envoyé des compagnons mesurer et observer l’espace autour de la Kaaba. Constatant que l’espace était étroit d’un côté et très large de l’autre, le Prophète a proposé avec sagesse : « Déplaçons la Kaaba d’une dizaine de mètres pour centrer l’espace et permettre aux gens de tourner plus librement ». Ses compagnons ont catégoriquement refusé ! Ils lui ont répondu : « Non, si on déplace la Kaaba, les gens nous accuseront d’hérésie ». Ils ont rejeté l’avis du Prophète, alors qu’un déplacement de dix mètres n’aurait rien changé au fondement de la religion. Le Prophète, constatant qu’il ne pouvait pas les convaincre, a cédé à leur volonté et a abandonné son idée purement et simplement. Pourtant, l’obéissance au Prophète est une obligation divine absolue, c’est un homme infaillible qu’on ne devrait pas contredire !.
L’Émir des Croyants, l’Imam Ali, disait d’ailleurs à Ibn Abbas : « Tu as le droit de me conseiller, mais si je refuse ton avis, tu dois m’obéir ». Vous avez le droit d’être de bon conseil, mais vous n’avez pas le droit d’imposer l’obéissance. Ne vivez donc pas dans l’illusion d’être une autorité suprême sur votre enfant ou votre épouse, dont la parole est sacrée, intouchable et indiscutable. Vous vous noyez dans un immense flot d’illusions, et vous découvrirez que les trois quarts du comportement des gens s’opposent à vos illusions, pas à la réalité. Comme le disait un grand mystique : « Ne vous attendez jamais de la part des gens à plus que le strict minimum, voire en deçà du minimum. Ainsi, vous resterez apaisé. Si vous attendez plus, vous serez inévitablement choqué et déçu, même par les êtres qui vous sont les plus chers ».
5. « Si tu demandes quelqu’un en mariage et que tu es refusé ». C’est difficile à accepter pour notre amour-propre, n’est-ce pas ? Demander la main de quelqu’un et essuyer un refus. Mais croyez-vous que cela n’est jamais arrivé aux Imams de la famille du Prophète (Ahl al-Bayt) ? Absolument, des membres de cette sainte famille ont demandé des femmes en mariage, ont essuyé des refus, et ces femmes sont parties se marier ailleurs. Ne prenez pas les choix des autres comme un affront. De même, si votre épouse commet une faute, comme faire de la médisance dans une assemblée, ne considérez pas cela comme une insulte personnelle dirigée contre vous. Chaque être humain est pleinement responsable de ses propres actes, de son niveau de conscience et de sa propre foi. Dieu ne vous a pas donné la prérogative divine de contrôler tous les mots de votre entourage au point de considérer leurs péchés comme des attaques contre votre ego.
Conclusion
Le fondement de ce travail colossal sur l’âme, mes chers frères, c’est de briser la suprématie de l’ego, de dompter cette vanité et de ne plus attendre un traitement d’exception de la part de votre entourage, même le plus proche. Les Ahl al-Bayt n’ont jamais bénéficié d’un traitement de faveur de la part de la majorité de leurs contemporains ; au contraire, une grande partie des gens se sont ligués contre eux. Les fruits et les bénédictions de cette obligation religieuse qu’est le jeûne résident justement dans notre capacité à brider ces pulsions, à fortifier la faculté de la retenue, à refuser de se mettre en colère pour des futilités, et à pulvériser cette force illusoire qui nous donne une vision irréelle et irrationnelle de notre propre importance. Efforçons-nous donc sincèrement d’améliorer ces aspects en profitant des jours et des nuits de ce mois béni.
