Retranscription du sermon du 9 Ramadan – 27 Février

La Vie d’Ici-Bas : Demeure d’Épreuve, de المشقة (Peine) et de غربلة (Criblage)

Chers frères et sœurs, que la paix et la miséricorde de Dieu soient sur vous tous, que Dieu accepte nos bonnes actions et nous accorde le succès pour accomplir le jeûne de ce mois sacré et ses prières nocturnes. Je souhaite aujourd’hui m’adresser à vous pour détailler, de la manière la plus complète possible, le sens profond de notre cheminement spirituel et l’importance cruciale de nos actes d’adoration.


I – La condition humaine – Entre épreuves, instincts et illusions

  • La réalité de notre existence : Notre vie dans ce monde n’a jamais été conçue pour être une demeure de bonheur complet et ininterrompu. En réalité, c’est une demeure de difficulté, d’épreuve et de filtrage constant. Le Coran nous rappelle que l’être humain a été créé dans le labeur et la peine (le kabad), conçu à partir d’une goutte de sperme mélangée, précisément pour que le Créateur le mette à l’épreuve.
  • Le piège des instincts : Depuis sa naissance, l’homme est constamment soumis à la pression implacable de ses instincts. Au tout début de la vie, cet instinct ne recherche pas nécessairement le plaisir, il cherche d’abord à repousser la douleur. Cependant, dès que l’homme goûte à la saveur du plaisir, le drame intérieur commence : il cherche à le répéter avec avidité, frénétiquement et sans aucune modération, et c’est là que naissent nos véritables problèmes.
  • Les maux de l’âme : Nous sommes perpétuellement tiraillés par notre paresse et notre penchant pour les délices éphémères. L’être humain souffre aussi du besoin de se mettre en avant, d’aimer être loué pour des actes qu’il n’a même pas accomplis, et il est rongé par un amour du pouvoir et de la présidence qui s’accroche à lui jusqu’à sa tombe. Historiquement, toutes les grandes tragédies qu’ont connues les musulmans découlent précisément de cet amour du pouvoir par des individus qui n’en étaient pas dignes.
  • L’illusion de l’indépendance : L’homme a tragiquement tendance à s’enorgueillir et à oublier sa condition de serviteur. Prenons l’exemple de Pharaon : tant que Dieu lui octroyait la force et le pouvoir, il s’enorgueillissait et se croyait totalement indépendant. Mais lorsque la noyade l’a frappé et que Dieu l’a dépouillé de Ses bienfaits, il a subitement réalisé qu’il avait toujours été un simple serviteur totalement dépendant de Dieu. En vérité, tout être humain qui renie Dieu ne fait, par ignorance ou aveuglement, que diviniser sa propre personne et ses passions.

II – L’édification du « Cœur Sain » à travers quatre relations fondamentales

Face à ces passions, l’Islam, qui est la religion de la nature originelle (la Fitra), nous invite à un combat intérieur. La révélation divine vient soutenir cette nature pour nous aider à patienter face à la tentation et à supporter les efforts de l’obéissance. Ce combat nécessite un véritable entraînement spirituel pour que l’habitude devienne une seconde nature. L’objectif suprême est d’atteindre la droiture et d’obtenir un « Cœur Sain » (Qalb Salim), ce qui exige de purifier quatre relations essentielles :

  1. La relation avec soi-même : Comme on le dit, « Celui qui se connaît, connaît son Seigneur ». Lorsque je réalise que je n’ai rien créé ni de mon corps ni de mon âme, que je suis fondamentalement faible et dépendant, cela anéantit mon orgueil. Cela me préserve de l’hypocrisie et de l’ostentation (le Riya’), car je comprends qu’il est absurde de chercher l’approbation d’autres créatures aussi faibles que moi, alors que Dieu m’entoure et contrôle tout.
  2. La relation avec Dieu : Une fois l’orgueil vaincu, notre lien avec Dieu s’établit sur la connaissance intime intérieure (l’Irfan) et l’amour, car nous reconnaissons que tout bienfait nous vient de Lui. Cette relation se fonde sur l’obéissance totale, la crainte face à Sa puissance absolue, et l’espérance infinie en Sa miséricorde qui est le fondement de notre existence.
  3. La relation avec les êtres humains : Cette relation découle de la précédente. Puisque Dieu a honoré les enfants d’Adam, comment pourrais-je ne pas respecter ceux que le Créateur a Lui-même honorés ?. Cette relation exige la fraternité, l’amour, et la justice (aimer pour son frère ce que l’on aime pour soi-même). Elle doit même s’élever jusqu’à l’excellence (Ihsan), qui consiste à aimer pour l’autre encore plus que pour soi-même, tout en cultivant le pardon et la tolérance.
  4. La relation avec les animaux : Notre droiture spirituelle englobe l’ensemble de la création. Elle exige la douceur envers les animaux, interdisant formellement la torture, la mutilation (même d’un chien atteint de la rage), et le meurtre sans nécessité absolue. Par exemple, la chasse pratiquée uniquement par divertissement ou par jeu, pour tuer les oiseaux créés par Dieu, nous est strictement interdite.

III – Le Jeûne du Ramadan – L’école suprême de la volonté

L’homme se situe entre l’animal, qui suit ses instincts sans réfléchir, et l’ange. S’il se purifie, il s’élève au rang des anges, mais s’il cède à ses passions et devient une simple plume balayée par le vent, il tombe plus bas que les bêtes. C’est pour nous élever que Dieu a prescrit les actes d’adoration, avec au sommet le jeûne.

  • Le but ultime – La Piété (Taqwa) : Le jeûne n’est pas une simple privation ; son objectif central est d’atteindre la piété, c’est-à-dire la capacité de se protéger et de protéger sa famille du feu de l’Enfer par la pratique de l’obéissance.
  • La transformation physique et spirituelle : Sur le plan matériel, la médecine moderne confirme que le jeûne assainit le corps et aide à guérir des maladies graves, comme le cancer, en affamant les cellules malades qui se nourrissent de sucre. Sur le plan spirituel, en acceptant cette peine physique par amour pour Dieu, le jeûneur purifie son âme de l’esclavage de ses passions et devient, pas à pas, le maître absolu de lui-même plutôt qu’un esclave de la consommation.
  • L’empathie et la cohésion sociale : Le jeûne est une école qui nous fait ressentir physiquement la faim des pauvres, tout en nous rappelant la soif terrifiante du Jour de la Résurrection. Il renforce les liens familiaux lors des rassemblements pour le Suhur et l’Iftar, apaisant les égoïsmes qui génèrent les conflits au sein de nos foyers.
  • L’ouverture vers la Lumière divine : La pureté intérieure générée par le jeûne prépare merveilleusement l’âme à la compréhension du Coran, qui a été révélé durant ce mois. Et comme chaque obéissance ouvre la voie à une nouvelle obéissance, le jeûne prépare le croyant à recevoir davantage de guidées divines. Toutefois, cette adoration doit impérativement s’accompagner de la prière, car la prière demeure le pilier central de notre religion, sans lequel l’édifice s’effondre.

IV – Les dérives et les dangers d’un jeûne purement formel

Malheureusement, le manque de compréhension de la sagesse du jeûne transforme souvent cette adoration en un fardeau dénué de sens spirituel. Nous assistons alors à des comportements dramatiques :

  • L’outrage au sacré : Certains jeûnent par formalisme évidé, mais commettent une double audace face à Dieu en rompant leur jeûne avec des boissons interdites, comme du whisky.
  • La destruction des bienfaits : D’autres, ignorant l’aspect éducatif, se goinfrent et mangent à l’excès dès la rupture du jeûne, annulant ainsi tous les bénéfices de santé et de discipline.
  • La cruauté justifiée par la faim : Pire encore, certains utilisent l’excuse de la faim pour justifier un mauvais caractère et maltraiter leur famille. Je rappelle souvent le cas terrible de cet homme en Égypte qui a assassiné sa femme au moment de l’Iftar avec un couteau, simplement parce que la soupe de lentilles qu’elle lui avait servie était trop chaude !.
  • L’arrogance intacte : Et que dire de l’individu qui reste en permanence arrogant et méprisant envers les plus démunis ?. Même en jeûnant, il ne ressentira jamais véritablement la profondeur de la douleur des pauvres.

V – Les conditions du jeûne accepté selon les Ahl al-Bayt

C’est face à ces dérives que nos modèles spirituels, les Ahl al-Bayt et notre noble Prophète (que la paix soit sur lui et sa famille), nous ont formellement mis en garde contre un jeûne corporel que Dieu n’accepte pas.

  • Le Messager de Dieu a souligné que de très nombreux jeûneurs ne retirent de leur jeûne que la faim et la soif, de la même manière que de nombreuses personnes priant la nuit ne gagnent que l’épuisement et l’insomnie.
  • Le véritable jeûne, celui qui plaît à Dieu, exige l’union de deux éléments indissociables : le jeûne du corps (s’abstenir de nourriture par crainte et amour du Créateur) et le jeûne de l’âme (qui consiste à préserver ses cinq sens de tout mal).
  • L’Imam Ali nous enseigne avec force que le jeûne consiste à s’abstenir des interdits de la même façon que l’on s’abstient de manger.
  • Fatima Al-Zahra a posé cette question fondamentale à méditer : à quoi sert véritablement le jeûne d’un individu s’il ne préserve ni sa langue, ni son ouïe, ni sa vue, ni ses membres des péchés ?.
  • Rappelons-nous l’histoire de cette femme qui jeûnait tout en proférant des injures à l’encontre de sa servante ; le Prophète lui a fait remarquer l’incohérence totale de sa démarche en lui demandant comment elle pouvait prétendre jeûner tout en insultant son prochain.
  • Comme l’a merveilleusement écrit le poète andalou Abou Bakr : « Si mon ouïe ne devient pas sourde aux mauvaises paroles, si je ne baisse pas le regard face à l’illicite, et si je ne garde pas le silence, alors mon seul lot est la faim et la soif ; et si je dis que j’ai jeûné, en vérité, je n’ai pas jeûné du tout ». Car le jeûne en Islam n’est pas le simple fait de s’abstenir de parler – ce qui était la pratique de Marie et Zacharie, mais pas une adoration islamique en soi – il est un contrôle total de nos sens.

Une session d’entraînement pour l’éternité

En définitive, mes frères et sœurs, le jeûne est une école formidable pour résister aux désirs éphémères, redéfinir les véritables priorités de notre vie et nous éduquer à l’excellence. Je prie Dieu de nous accorder le succès pour profiter pleinement de la pureté de ce mois. Qu’Il nous aide à maîtriser nos yeux, notre langue et nos membres, afin de faire de ce Ramadan une session de formation spirituelle dont les immenses bénédictions se déverseront sur nos cœurs tout au long des autres mois de l’année.

Notre seul et unique but est qu’au Jour dernier – ce jour redoutable où ni l’argent ni les enfants ne seront d’aucune utilité – nous puissions nous présenter devant notre Seigneur, sauvés, porteurs de ce fameux « Cœur Sain ».

Que la paix et la miséricorde de Dieu soient sur vous tous.