L’Aube d’une Bénédiction Inestimable
Je prie Dieu, béni et exalté soit-Il, de nous accorder le meilleur accueil, la meilleure opportunité et les meilleurs vœux alors que nous traversons tous ensemble ces jours et ces nuits bénis.
Le simple fait que le mois sacré de Ramadan arrive, que toutes ces immenses bénédictions descendent sur nous et que nous soyons toujours comptés parmi les vivants est, en soi, un don et une grâce inestimable de la part de Dieu. Ce mois nous est parvenu cette année, et il se pourrait qu’il ne nous parvienne pas l’année prochaine ; c’est véritablement une faveur divine, et nous demandons à Dieu de nous accorder, ainsi qu’à vous, la capacité de tirer le meilleur profit de ces moments sacrés.
Le Cœur du Mois Sacré : La Purification de l’Âme (Tazkiyat al-Nafs)
Les savants ont pour habitude, dès le premier jour ou les premières nuits de ce mois, d’aborder le thème fondamental de la purification de l’âme, ce que nous appelons la Tazkiyat al-Nafs. En effet, il faut comprendre que ce mois, de son tout premier jour jusqu’à son dernier, a été spécifiquement préparé et conçu pour cette question précise. Il a été institué pour atteindre cette valeur suprême que nous devons nous efforcer de réaliser autant que possible au cours de ces jours.
Ne nous y trompons pas : toute misère qu’un être humain subit dans sa vie, toute détresse, tout échec, toute régression, tout vice ou toute chute dramatique qu’il traverse n’est que le résultat direct d’un défaut ou d’une erreur dans la purification de sa propre âme. C’est une faille intime dans cette purification qui vous fait trébucher et commettre telle ou telle faute.
Le Grand Serment Divin et l’Obligation Individuelle (Wajib ‘Ayni)
Pour souligner l’importance capitale de cette purification, Dieu a fait l’un des serments les plus solennels dans le Coran. Il a juré par le soleil et sa clarté, et par la lune quand elle le suit, pour aboutir à cette vérité absolue et tranchante : « A certes réussi celui qui la purifie [l’âme], et a certes perdu celui qui la corrompt ».
Il est rapporté que l’Imam Al-Baqir (paix sur lui) a transmis une recommandation essentielle à son disciple Jabir Al-Ju’fi, lui disant : « Ô Jabir, le croyant est tenu de lutter contre son âme pour la faire triompher de ses passions ». Il faut s’arrêter sur cette notion de devoir. Ce grand Jihad contre soi-même n’est pas une simple recommandation ou un devoir adressé à une élite. En termes de jurisprudence, c’est ce que l’on appelle une obligation individuelle (Wajib ‘Ayni). Contrairement à d’autres formes de lutte qui peuvent relever de l’obligation collective (Wajib Kifa’i), le combat pour dompter sa propre âme et repousser ses passions est exigé de chaque individu personnellement. Ce devoir ne s’adresse pas uniquement à moi à l’exclusion de vous, ni seulement aux savants ou aux étudiants en religion ; il s’adresse de manière égale à tout être humain.
Il n’y a rien de plus tragique et de plus illusoire qu’un être humain accablé de mille maladies spirituelles, qui tente de faire la morale et de purifier l’âme des autres alors qu’il est lui-même perdu et inapte. L’Émir des Croyants, l’Imam Ali (paix sur lui), l’a magnifiquement et logiquement exprimé en disant : « Ton âme qui est entre tes flancs, si tu es capable de la maîtriser, alors tu seras plus à même de maîtriser les autres ; mais si tu en es incapable, tu seras encore plus impuissant face aux autres ». Personne ne devrait penser qu’il peut échouer personnellement, tout en étant capable d’agir comme un donneur de leçons pour éveiller les autres. Si je ne peux pas dompter cette âme intime dont je connais pourtant les secrets, les failles et les détails les plus cachés, comment pourrais-je espérer influencer et redresser autrui ?.
Une Guerre Ouverte et Continue : Jusqu’au Dernier Souffle
Il faut également assimiler une règle incontournable : ce devoir de purification est continu et ne connaît aucune pause. Ce n’est pas comme une formation académique ou une guerre militaire qui s’arrête à un moment donné. On ne peut pas se dire qu’à 30, 40, 50 ou 60 ans, on a fini le travail et qu’on est désormais dispensé de purifier son âme. Cette obligation demeure jusqu’à la fin absolue de la vie.
Si vous traitez aujourd’hui avec un homme droit et intègre, sachez que sa droiture future dans un an ou deux dépendra entièrement de cette guerre intérieure qu’il mène en permanence. C’est une guerre ouverte, une confrontation constante qui ne s’arrête qu’au tout dernier souffle.
C’est précisément pour cette raison que nos traditions insistent sur la lecture de « l’Invocation de l’Adila » (Du’a al-Adeela), que l’on retrouve dans le recueil Mafatih al-Jinan. Il est dit que lorsque l’ange de la mort se présente pour saisir l’âme, Satan vient murmurer au mourant, lui proposant d’alléger ses souffrances atroces s’il accepte de renier la Wilayah(l’allégeance) à l’Émir des Croyants. Nous lisons cette invocation pour ne pas dévier à l’instant fatidique de l’agonie, ce qui prouve de manière indéniable que la vigilance et la purification de l’âme doivent nous accompagner à chaque instant, sans relâche, jusqu’au dernier souffle.
Une âme laissée à l’abandon, sans surveillance, sans évaluation de ses progrès ou de ses échecs, est comparable à un moteur complètement en panne dans une voiture que vous essayez de conduire, ou à un gouvernement profondément corrompu à la tête d’un État. D’une telle âme, on ne peut espérer aucune direction, aucun succès, aucune bonne action, aucune récompense, ni aucune élévation spirituelle.
La Dynamique de la Chute et le Soutien Divin
Pour en revenir aux paroles lumineuses de l’Imam Al-Baqir, la dynamique de cette lutte est fascinante à analyser. Il explique que, d’un côté, le croyant redresse son âme et s’oppose à ses désirs par amour pour Dieu, mais que d’un autre côté, son âme le terrasse parfois et il succombe à ses passions. C’est une lutte où l’on gagne parfois et où l’on perd parfois.
Mais voici le point crucial souligné par les savants de l’éthique : tant que le croyant reste engagé dans cette bataille de la purification, sans tourner le dos, Dieu le ranime et l’aide à se relever. Dieu pardonne ses faux pas et accepte ses excuses, car le croyant n’a pas déserté le champ de bataille, il n’a pas abandonné ni baissé les bras. En revanche, celui qui se désintéresse complètement de cette lutte, qui décide de s’arrêter là et d’abandonner le combat spirituel, Dieu lui retire Sa main et le laisse livré à lui-même.
La Balance Spirituelle : La Crainte (Khashyah) face à la Peur (Khawf)
Après une chute, le croyant se réfugie dans le repentir et la crainte, ce qui, paradoxalement, augmente sa clairvoyance et sa connaissance. Il y a une relation intime et solide, mise en évidence par l’Imam, entre la peur, la connaissance et l’amour de Dieu. Comme le rappelle le Coran : « Parmi Ses serviteurs, seuls les savants craignent Allah ». Plus l’homme accroît sa connaissance, plus il scrute les secrets de l’univers, plus il médite sur les signes divins semés dans la création, et plus il observe l’histoire et les expériences des nations passées, plus sa capacité à ressentir une véritable crainte pieuse s’élargit.
Nos savants font d’ailleurs une distinction très fine et importante entre la simple peur (Khawf) et la crainte révérencielle (Khashyah). La peur ordinaire (Khawf) est une émotion que l’on ressent face à l’inconnu, face à quelque chose dont on ignore les causes scientifiques ou logiques. La Khashyah, en revanche, est une crainte noble qui naît précisément de la connaissance et de la conscience de l’immensité des secrets de l’existence.
Parfois, l’homme peut ressentir une peur instinctive et irrationnelle (Khawf) face à la majesté, comme ce fut le cas pour le prophète Moïse (paix sur lui) qui ressentit en lui-même une crainte face aux cordes des magiciens, une réaction humaine non justifiée scientifiquement sur le moment. Quoi qu’il en soit, la règle d’or est la suivante : si une personne voit ses connaissances académiques ou religieuses augmenter, mais que sa crainte de Dieu n’augmente pas de manière proportionnelle, c’est le signe évident qu’il y a un grave dysfonctionnement dans sa balance spirituelle.
Craindre le « Rang » (Maqam) de Dieu, et non Sa Personne
Où se situe exactement le problème dans notre relation fondamentale avec Dieu ?. L’Imam Al-Baqir nous fait comprendre que cette relation doit idéalement être fondée sur l’amour et la connaissance, et non sur la seule terreur. Le mois de Ramadan est d’ailleurs l’opportunité suprême pour bâtir cette relation d’amour, plutôt qu’une relation de terreur.
Remarquez une subtilité coranique fascinante : dans le Livre Saint, le mot « peur » associé à Dieu n’est jamais utilisé de manière absolue, mais toujours lié à Son « Rang » ou Sa « Station » (Maqam). Le Coran affirme : « Et pour celui qui aura redouté de comparaître devant son Seigneur [redouté le Maqam de son Seigneur], et préservé son âme de la passion, le Paradis sera alors son refuge ». Dieu n’a jamais voulu que nous soyons terrorisés par Sa personne au sens de l’épouvante ; Il veut que nous L’aimions profondément tout en redoutant Son Rang.
Mais que signifie concrètement craindre le Rang (Maqam) de Dieu ?. Son Rang est celui de la Justice absolue, de l’intégrité et de la droiture. Quand vous commettez un péché en cachette et que votre conscience commence à vous tourmenter au point de vous empêcher de dormir la nuit, c’est précisément ce Rang de la Justice divine qui vous châtie de l’intérieur. Le croyant véritable ne craint pas Dieu d’une peur directe et effrayante, il craint que ce niveau suprême de justice et de pureté ne l’accepte pas, il craint que le niveau de miséricorde divine ne l’englobe pas parce qu’il n’en est plus digne.
Pour illustrer cela, nos savants donnent très souvent cette parabole poignante et révélatrice : lorsqu’une mère frappe son enfant pour le punir d’une bêtise, que fait l’enfant en pleurant ?. Il court se jeter en pleurs dans les bras de cette même mère qui vient de le punir !. Pourquoi agit-il ainsi ?. Parce qu’instinctivement, il ne fuit pas sa personne, il retourne se réfugier dans son « rang » de mère, qui est par essence une station de miséricorde et d’amour.
De la même manière spirituelle, lorsque nous commettons une désobéissance, Dieu ne perd absolument rien de Sa grandeur. Cependant, c’est notre propre valeur et notre propre rang à Ses yeux qui s’effondrent lamentablement. Le tourment persistant de notre conscience est la preuve vivante que nous avons conscience d’avoir trahi cette station majestueuse.
Bâtir une Relation Éternelle Fondée sur l’Amour
C’est pourquoi, en tant qu’invités de Dieu participant à ce banquet divin en ces nuits bénies, nous devons impérativement construire notre adoration sur le socle de l’amour. Dans la vie de tous les jours, quand vous aimez sincèrement quelqu’un, vous aimez passer du temps avec lui, veiller avec lui, discuter, et par-dessus tout, vous détestez viscéralement l’idée de le contrarier, de le blesser, de le tendre ou de le trahir. Imaginez une personne qui vous a comblé de bonté et de bienfaits de manière répétée pendant des années, et qu’un beau jour vous décidez de la trahir par une action ignoble ; le poids de la culpabilité et de la torture mentale serait écrasant. C’est exactement cette dynamique qui représente la voix de votre conscience face à Dieu le Très-Haut.
Dans les sublimes Munajat Sha’baniyyah (Invocations de Sha’ban), nous nous adressons à Dieu en ces termes : « Mon Dieu, si je n’ai pas la force ni la volonté de m’éloigner de Ta désobéissance, alors éloigne-m’en… sauf au moment où Tu m’éveilles à Ton amour ». Lorsque la relation intime est construite sur l’amour, vous comprenez que même si vous trébuchez et commettez une faute, vous reviendrez inévitablement vers Lui, et non pas que vous fuirez loin de Lui.
Les savants de l’éthique mettent d’ailleurs sévèrement en garde contre le danger d’une relation religieuse basée uniquement sur la peur. Prenons un exemple humain : si vous agissez poliment et avec un immense respect envers un voisin ou un collègue de travail uniquement parce que vous êtes terrifié par lui, vous vivrez dans une prudence épuisante. Au bout de dix, vingt ou cinquante ans, vous n’en pourrez plus de porter ce fardeau oppressant et vous déciderez de vous rebeller contre cette peur, quitte à en assumer toutes les conséquences, simplement pour vous libérer.
Il en va exactement de même en matière de religion et d’adoration : si vous ne priez, ne jeûnez ou ne fuyez le mensonge et la médisance que par la terreur du châtiment, viendra un jour où, écrasé par ce fardeau insoutenable, vous chercherez à vous libérer de ces chaînes psychologiques. Pour échapper à cette peur, vous finirez par abandonner purement et simplement la prière et l’adoration. La relation bâtie sur la peur est par nature temporaire et fragile, tandis que celle qui est bâtie sur l’amour sincère perdure et s’épanouit pour l’éternité.
Les Ruses Psychologiques de Satan et le Pire des Péchés
L’Imam Khomeini a partagé une réflexion psychologique extrêmement profonde concernant les ruses subtiles de Satan, particulièrement envers les personnes qui avancent en âge. Lorsqu’une personne vieillit et que la pensée de se repentir l’effleure, Satan vient lui murmurer sournoisement : « Tu ne penses à te repentir maintenant que parce que tu sens que la mort s’approche de toi ». Ce faisant, Satan crée habilement un lien psychologique angoissant dans l’esprit de l’homme entre l’acte du repentir et la terreur de la mort. Quel en est le résultat désastreux ?. Pour fuir l’angoisse insupportable de la mort, la personne décide de fuir également le repentir, pensant s’en débarrasser d’un seul coup en rejetant les deux. C’est une ruse terrible et redoutable pour entraver la voie du salut et entraîner l’homme vers sa perte.
Il faut toujours se rappeler cette sagesse lorsqu’on a un jour demandé à l’Émir des croyants quel était, aux yeux de Dieu, le pire et le plus grave des péchés. Il a cité le Messager de Dieu (que la paix soit sur lui et sa famille) en répondant : « Le pire des péchés est celui qui t’empêche de te repentir ». C’est-à-dire ce vice, cette habitude néfaste qui s’est tellement enracinée dans les profondeurs de ta personnalité qu’à chaque fois que tu tentes de revenir vers Dieu, elle se dresse comme un mur et te bloque définitivement la voie.
Conclusion et Prière de Clôture
En conclusion de ces réflexions, nous devons réaliser que ce mois béni est le mois de l’obéissance, un mois de pure adoration. C’est un moment privilégié de retour vers soi-même pour y scruter nos vertus et nos vices, pour examiner les secrets de notre âme, et pour déceler avec honnêteté ce qui s’y est enraciné et qui nous empêche d’avancer vers l’obéissance.
Mettons de côté les affaires de ce monde éphémère pour un temps. Nos nobles prophètes, nos Imams purifiés et nos grands savants nous ont inlassablement enseigné que ce mois est celui de la purification intérieure et du retour sincère à Dieu.
