Retranscription du sermon du 23 Ramadan – 13 Mars

L’Anatomie Spirituelle de l’Injustice : Comprendre et Vaincre le « Zulm » dans les Profondeurs de Notre Quotidien

Que Dieu, dans Son infinie clémence, accepte l’intégralité de vos œuvres en ces temps sacrés : vos jeûnes, vos prières, vos ferventes invocations, vos veillées nocturnes et vos profondes demandes de pardon. Je prie Dieu, béni et exalté soit-Il, de placer toutes ces bonnes actions dans la balance lumineuse de vos bonnes œuvres le Jour de la Résurrection. Plus que tout, je Lui demande avec la plus grande insistance de ne pas nous faire sortir de ce mois béni sans nous avoir accordé le pardon total et définitif de nos péchés passés et futurs.

Aujourd’hui, je souhaite aborder avec vous un sujet d’une importance capitale, un domaine tentaculaire dans lequel nous sommes constamment et insidieusement mis à l’épreuve dans notre vie de tous les jours. Que ce soit dans les affaires qui nous paraissent infimes ou dans les grandes décisions de notre existence, il s’agit de la question fondamentale des injustices, du Zulm, et des transgressions ou des torts que nous vivons, que nous subissons, et surtout que nous infligeons les uns aux autres.

Le Piège de la Distance Historique : Qui Sont les Véritables Oppresseurs ?

Souvent, lorsque le Saint Coran évoque l’injustice et brandit des avertissements sévères contre les oppresseurs et les injustes, notre esprit a le réflexe immédiat et protecteur de se tourner vers des figures historiques lointaines. Pour nous dédouaner, nous pensons instinctivement à Pharaon, à Nimrod, ou aux immenses tyrans qui ont asservi le monde au fil des siècles. Nous nous disons, pour rassurer notre conscience, que ce sont eux les véritables oppresseurs, que ce sont ces despotes que Dieu va châtier de Sa colère, et qu’évidemment, nous ne sommes pas concernés par cette appellation terrifiante d’« injuste ».

Pourtant, le Livre Sacré nous rappelle à l’ordre de manière solennelle et glaçante en affirmant : « Et ne pense point que Dieu soit inattentif à ce que font les injustes. Il leur accorde un délai jusqu’au jour où leurs regards se figeront ».

Si l’on s’arrête un instant pour examiner minutieusement ce concept, on découvre une réalité bien plus exigeante et universelle : l’injustice se définit avant tout comme toute transgression absolue des droits d’autrui, aussi simple et minime soit-elle. D’un point de vue spirituel, c’est également le fait de sortir une chose de son contexte légitime ou de la dévier de la voie précise que Dieu, exalté soit-Il, lui a assignée. Parfois, vous considérez une action ou une parole comme totalement banale, mais le simple fait de la placer au mauvais endroit – qu’il s’agisse d’un comportement, d’une interaction, d’un dialogue ou d’une attitude envers l’autre – se transforme en une injustice pure dont vous n’avez même pas conscience.

Pire encore, dans notre société moderne, nous avons développé la fâcheuse et dangereuse tendance de rebaptiser nos propres injustices pour apaiser notre conscience endormie. Nous qualifions nos transgressions quotidiennes de « débrouillardise », de « compétence », d’« art », d’« intelligence », de « ruse » ou de « génie ». Mais en réalité, si l’on sonde la profondeur de ces comportements sous le regard divin, il s’agit bel et bien d’une forme d’injustice, car tout empiétement sur autrui, aussi habile soit-il, reste une oppression.

Pour mesurer l’effrayante gravité de cette question, il nous faut méditer profondément sur les paroles immortelles de l’Émir des Croyants, l’Imam Ali. Ses mots sont d’une telle puissance qu’ils poussent instantanément l’être humain à glorifier Dieu en lisant une telle déclaration. Il affirmait avec une force inouïe qu’il préférerait passer la nuit entière éveillé, couché sur les redoutables épines acérées d’une plante nommée Sa’dan, ou être traîné et enchaîné lourdement dans des carcans de fer, plutôt que de rencontrer Dieu et Son Messager le Jour de la Résurrection en ayant été injuste envers un seul des serviteurs de Dieu. Pour cet esprit pur, vivre dans l’oppression physique, subir la pire des humiliations, l’épuisement total et le terrible labeur était incomparablement plus supportable que de se présenter devant le Créateur avec le fardeau d’avoir opprimé, ne serait-ce qu’un peu, un autre être humain. C’est dire à quel point l’injustice est le fardeau le plus lourd qui soit.

L’Architecture Théologique du Zulm : Les Trois Sphères de la Transgression

C’est en saisissant cette gravité existentielle qu’un grand savant comme le Sayyid al-Bujnurdi considérait que le péché le plus difficile et le plus grave dans l’absolu n’est autre que le polythéisme (Shirk). Le Coran qualifie d’ailleurs explicitement le fait d’associer d’autres divinités à Dieu de « grande injustice », affirmant : « Le polythéisme est une grande injustice » (Inna al-shirka la-zulmun ‘azeem). Bien qu’il s’agisse du degré suprême de la désobéissance, cela reste fondamentalement classé comme une forme d’injustice, la plus haute qui soit.

Pour mieux comprendre les ramifications de ce fléau dans toutes les strates de notre existence, les savants en éthique ont divisé l’injustice en trois grandes catégories distinctes, avec lesquelles Dieu n’interagit absolument pas de la même façon.

1. L’injustice de l’homme envers son Seigneur (Le polythéisme ou Shirk) C’est le sommet absolu et ténébreux de l’injustice. Elle consiste à déloger Dieu de Son rang suprême pour y placer autre chose. Le Coran illustre cela en interrogeant : « Vois-tu celui qui prend sa passion pour sa propre divinité ? ». Prendre ses propres désirs (hawa), ériger l’argent en but ultime, ou laisser n’importe quelle autre idée dominer notre vie comme une idole, c’est commettre une injustice directe envers notre Créateur. Les savants en éthique sont unanimes pour affirmer que c’est le seul type d’injustice que Dieu ne pardonne pas. Pourquoi une telle sévérité divine ? Parce qu’il s’agit d’une sortie totale et volontaire du système divin et de la servitude. L’individu se place de lui-même hors de la zone de contrôle fixée par Dieu et s’égare dans un autre espace. Dieu pardonne tous les péchés, sauf le fait de Lui donner des associés, c’est une règle absolue.

2. L’injustice de l’homme envers lui-même De très nombreux versets coraniques évoquent cette tragique réalité quotidienne : « Et ils ne Nous ont fait aucun tort, mais ils se faisaient du tort à eux-mêmes » ou encore « Dieu ne fait aucun tort aux hommes, mais ce sont les hommes qui se font du tort à eux-mêmes ». Comment l’être humain se fait-il du tort à lui-même ? Tout simplement en s’écartant des obligations divines. Lorsque je délaisse ma prière, je suis injuste envers moi-même. Lorsque je néglige mon jeûne, je m’opprime moi-même. Lorsque je pose un regard interdit, que je m’adonne à la médisance ou que je m’aventure dans la sphère obscure des interdits, c’est à ma propre âme que je cause du tort. Dieu est infiniment riche et se passe totalement de l’univers ; Il ne subit aucun dommage de nos péchés. C’est l’être humain seul qui en paiera le prix le Jour du Jugement. Fort heureusement, cette forme d’injustice peut être pardonnée par Dieu si l’homme s’en repent sincèrement.

3. L’injustice de l’homme envers autrui Nous arrivons ici au cœur palpitant de mon propos, au point névralgique de notre vie sociale et spirituelle : l’injustice dans nos interactions directes avec les autres. Jusqu’à quel point surveillons-nous véritablement et rigoureusement nos actes, nos mots, et nos comportements pour nous assurer qu’ils ne lèsent absolument personne ?.

La Banalité du Mal Social : L’Aveuglement Face à Nos Petites Transgressions

Nous croyons souvent, à tort, que l’injustice sociale se limite exclusivement à des actes majeurs et évidents, comme usurper des sommes d’argent, s’accaparer un bien immobilier, ou commettre des crimes visibles. Mais l’injustice sociale est infiniment plus subtile, diffuse et insidieuse.

Lorsque vous colportez une médisance à mon sujet, n’est-ce pas une injustice flagrante ?. Lorsque vous semez la discorde et la zizanie entre deux personnes, n’êtes-vous pas en train d’opprimer ?. Si je développe une idée originale, que je construis un projet, et que vous vous l’appropriez pour en tirer une gloire personnelle, n’êtes-vous pas profondément injuste envers moi ?. Des centaines de situations similaires, d’abus de confiance ou de vols intellectuels, traversent notre quotidien de manière invisible. Nous les considérons comme tout à fait normales et anodines, alors qu’elles ne le sont absolument pas sur le plan éthique.

Permettez-moi de vous relater un exemple très simple, mais d’une puissance révélatrice inouïe, pour illustrer ce niveau de sensibilité extrême que requiert l’évitement du Zulm. Il s’agit d’une anecdote célèbre concernant l’Imam Khomeiny, qui a su intégrer un geste extraordinairement banal dans le concept même de l’injustice. Lorsqu’il se rendait à la mosquée, il observait souvent que les fidèles laissaient leurs chaussures et leurs pantoufles pêle-mêle à l’entrée. Alors que la quasi-totalité des gens auraient simplement marché sur ces chaussures pour se frayer un chemin rapidement, estimant que ces objets n’avaient aucune valeur particulière et que cela n’avait aucune importance, l’Imam agissait tout autrement. Il prenait la peine de se baisser, de déplacer ces chaussures une à une, cherchant scrupuleusement les espaces vides au sol pour y poser le pied, afin d’éviter à tout prix d’écraser les affaires des autres. Il considérait avec la plus grande fermeté que piétiner les chaussures d’autrui sans que ces derniers ne l’aient permis était une forme d’injustice. Cette anecdote nous pousse vertigineusement à réfléchir sur la nécessité absolue de surveiller nos moindres faits et gestes dans leurs moindres détails.

L’injustice s’immisce également, et de manière ravageuse, dans la façon dont nous gérons et dilapidons le temps des autres. Si je fixe un rendez-vous, une invitation ou un cours à 8h15, mais que je me permets, par désinvolture, de ne commencer qu’à 8h20 ou 8h30, je commets une injustice caractérisée envers toutes les personnes qui ont fait l’effort de se présenter à l’heure. Certes, nous sommes souvent tolérants et indulgents face à de tels retards entre nous. Mais si cette négligence s’installe, si elle devient une culture, une habitude ou une tradition sur laquelle on ne s’arrête même plus pour réfléchir, c’est une erreur colossale. Nous n’avons absolument aucun droit de mépriser et de gaspiller une demi-heure de la vie d’autrui, et ce comportement de laisser-aller doit être strictement classé comme une forme d’injustice dont nous devrons répondre.

Cette même injustice tisse sa toile au cœur de nos foyers, se cachant parfois dans la simple intonation de notre voix. Prenez l’exemple très concret d’un homme qui rentre chez lui le soir, épuisé par sa journée de jeûne. S’il s’adresse à sa famille avec rudesse, dureté ou violence verbale sous le prétexte qu’il a faim, qu’il a soif et qu’il est fatigué de sa journée, il commet une grave injustice. Même si sa famille est compréhensive, qu’elle l’excuse et accepte ce comportement sur le moment (sans vouloir minimiser la chose), le simple fait d’utiliser des mots durs et de les placer hors de leur contexte légitime relève incontestablement de l’injustice. Là où Dieu a déterminé qu’il fallait agir avec douceur, patience et miséricorde, utiliser la dureté est une transgression claire de l’ordre divin des choses.

L’Excellence Prophétique : La Tolérance Zéro Face au Tort d’Autrui

Il ne faut jamais perdre de vue que le châtiment le plus terrible le Jour de la Résurrection est réservé à ceux qui auront été injustes et oppresseurs. Pour comprendre l’exigence morale suprême à laquelle nous devrions tous aspirer, observons le modèle éclatant et indépassable du Prophète Muhammad, dans une narration poignante rapportée par l’Imam Ali.

S’il arrivait au Prophète d’emprunter de l’argent à quelqu’un — disons un dinar à l’époque, ce qui équivaudrait peut-être à une centaine d’euros aujourd’hui — et qu’il promettait de le rendre le lundi, il se faisait un devoir strict, absolu et inébranlable de le restituer dès le lundi matin à la première heure. Lorsqu’on s’étonnait de sa hâte manifeste et qu’on lui demandait pourquoi il s’empressait autant, alors qu’il avait toute la journée pour le faire, le Prophète offrait une réponse bouleversante : « L’anxiété, la tension et l’inquiétude que je ressens à l’idée de devoir lui rendre son argent sont bien supérieures à l’anxiété qu’il ressent lui-même en attendant son dû ».

Le prêteur, en réalité, n’était probablement pas inquiet du tout, car il avait la certitude absolue et totale que le Messager de Dieu tiendrait parole. Mais cet exemple illustre de manière spectaculaire le degré de conscience d’un être humain pour qui les sentiments, les droits et la tranquillité des autres ne souffraient d’aucune compromission. Chez lui, porter atteinte à l’autre, le faire patienter injustement, ou érafler ses droits, même de la manière la plus infime, n’était tout simplement pas envisageable.

L’Érosion Silencieuse des Cœurs : Le Danger Mortel de l’Accumulation

En ce mois de Ramadan, mon propos ne vise donc pas à disserter longuement sur les grandes injustices politiques internationales, mais bien à scruter au microscope ces petites injustices de notre quotidien. C’est d’ailleurs ce que nous demandons spécifiquement dans les invocations intenses des derniers jours du mois de Ramadan : nous supplions Dieu de nous pardonner toute injustice commise envers l’âme, la personne, les biens ou la réputation d’autrui.

Ces prétendues « petites » injustices — le mépris d’un rendez-vous, le retard dans le remboursement d’une modeste somme d’argent, une parole cassante, un regard méprisant — s’accumulent silencieusement au fil du temps. Même si nous restons polis en apparence, que nous passons l’éponge publiquement, que nous sourions et faisons preuve de complaisance sociale, ces actes laissent des traces indélébiles dans les profondeurs du cœur. Si je vous donne rendez-vous à midi précis et que j’arrive en toute détente à midi dix, cette désinvolture laisse inévitablement une marque négative dans votre esprit, même si nous n’en disons rien pour éviter le conflit frontal. Jour après jour, mois après mois, ces négligences érigent de véritables barrières, de hauts murs d’incompréhension entre nous. Bien qu’il s’agisse de formes simples d’injustice, Dieu nous demande impérativement de les rectifier et de nous pardonner mutuellement.

Face à cette mécanique destructrice des relations, le Coran nous offre une boussole d’une clarté absolue : « La sanction d’une mauvaise action est une mauvaise action identique. Mais quiconque pardonne et réforme, son salaire incombe à Dieu. Il n’aime point les injustes ». Dieu précise également avec fermeté et équité : « Et quiconque se défend après avoir été lésé, ceux-là n’encourent aucun reproche ». La voie du châtiment et du blâme divin n’est réservée qu’à « ceux qui lèsent les gens et transgressent sur terre sans droit ; ceux-là auront un châtiment douloureux ». En revanche, celui qui, après avoir commis une injustice, corrige courageusement son parcours et répare ses torts, s’épargne ce terrible blâme.

Conclusion : L’Urgence Absolue de la Réparation Immédiate

En conclusion, la leçon capitale, vitale et urgente que nous devons tous tirer de ces jours et de ces nuits bénis, est de forcer et d’éduquer notre cœur à réparer ses torts dans l’immédiateté.

Dès l’instant précis où vous prenez conscience que vous avez commis une injustice, même la plus infime à vos yeux, qu’il s’agisse d’un mot dur qui a blessé un frère, d’un différend financier mineur, d’une perte de temps imposée, ou d’une attitude inappropriée envers une épouse ou un enfant, vous devez prendre l’initiative courageuse d’effacer cette mauvaise action sur-le-champ. Vous devez comprendre, avec lucidité, que l’être humain, même s’il est votre père aimant, votre grand-père bienveillant ou votre frère de sang, ne peut pas supporter éternellement vos transgressions.

Aujourd’hui, nous sommes témoins d’un phénomène social tragique et douloureux : des familles entières, des frères, des proches parents arrivent au bord de l’effondrement, à deux doigts de la rupture définitive des liens. Pourquoi ? En raison de l’oppression chronique, de l’entêtement et des injustices répétées de l’un envers l’autre.

Si vous commettez une injustice aujourd’hui, puis une autre demain, puis dix autres fois au cours du mois, vous finirez inévitablement par susciter un rejet profond et une répulsion chez vos proches. Vous deviendrez à leurs yeux semblable à un gouvernant despotique et tyrannique à qui l’on n’obéit qu’à contrecœur, par stricte contrainte et avec une profonde aversion. Nos relations ne doivent en aucun cas être fondées sur la haine, l’obligation et la rancœur. Nous ne devons pas laisser les résidus et les déchets de nos mauvais actes s’accumuler et empoisonner le cœur des autres. L’être humain est psychologiquement et spirituellement incapable de tolérer une injustice permanente et des atteintes continues à sa dignité personnelle, cela finit toujours par briser le lien.

Je vous invite tous solennellement, en cette période de grâce divine exceptionnelle qui est le mois de la purification de l’âme par excellence, à faire un examen de conscience rigoureux, honnête et sans complaisance. Passez en revue, une à une, toutes les injustices, grandes ou petites, visibles ou invisibles, qui existent entre vous et les autres, entre vous et vous-même, et entre vous et Dieu. Demandez sincèrement pardon à Dieu, allez vers ceux que vous avez lésés, et rectifiez activement vos erreurs. C’est à ce prix seulement que votre démarche de purification spirituelle sera véritable, authentique, sérieuse et qu’elle portera des fruits éternels.

Que la paix, la miséricorde et les bénédictions infinies de Dieu soient sur vous tous.