Retranscription du sermon du 10 Ramadan – 28 Février

L’Héritage de Khadija bint Khuwaylid : Entre Sacrifice Sacré et Modèle de Conscience Sociale

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux. Je demande à Dieu, le Très-Haut, pour nous tous, l’acceptation de nos œuvres et Son aide inestimable pour les jours et les nuits qu’il nous reste à vivre dans ce mois béni de Ramadan. Nous Le supplions de nous aider à y accomplir nos devoirs sacrés, et de faire de ces nuits une barrière infranchissable, un bouclier absolu entre nous et le feu de l’Enfer, car Il est Celui qui entend et qui exauce.


Aujourd’hui, que Dieu vous accorde une immense récompense, je m’adresse à vous pour commémorer une perte immense : celle de la Mère des Croyants, l’épouse bien-aimée du Messager de Dieu, la femme vertueuse, la combattante acharnée, la savante éclairée et la figure ultime du sacrifice, Sayyida Khadija bint Khuwaylid, que la miséricorde de Dieu soit sur elle. Nous prions le Très-Haut de nous réunir avec elle dans l’Au-delà et de nous accorder le privilège inouï de résider dans son voisinage et dans celui du Messager de Dieu, que les prières et la paix soient sur lui. Mon intention, à travers ce discours, est de plonger au cœur de la personnalité de cette femme extraordinaire, en particulier parce qu’il existe certaines ambiguïtés et des doutes qui sont malheureusement souvent soulevés et propagés dans notre culture populaire concernant son rang et la nature véritable de sa relation avec le Messager de Dieu.

1. La Déconstruction des Calomnies : La Vérité sur le Mariage Prophétique

Avant d’entrer dans les détails lumineux de sa vie, il est de mon devoir d’aborder de front ces calomnies. Parmi les doutes pernicieux instillés par ceux qui cherchent à ternir l’image du Prophète, certains prétendent que son mariage avec Khadija n’était qu’une union d’intérêt. Selon leur logique cynique, le Prophète savait pertinemment que son message divin nécessiterait des fonds colossaux et des dépenses immenses, et sachant que Khadija possédait une richesse abondante, il l’aurait épousée par pure convoitise financière.

Pour justifier cette calomnie, ces détracteurs s’appuient sur la différence d’âge entre eux. Ils argumentent que s’il n’y avait pas d’arrière-pensée financière, le Prophète, alors dans la fleur de l’âge, aurait logiquement cherché à épouser une femme plus jeune. Pourquoi, disent-ils, aurait-il épousé une femme dans la quarantaine, ou de trente-cinq ans selon d’autres récits, avec un tel écart d’âge, si ce n’est par avidité pour sa fortune ?.

Je réponds à cette tentative de diffamation par deux vérités historiques incontestables. Premièrement, c’est la bienheureuse Khadija elle-même qui a formulé la demande en mariage, et non le Messager de Dieu. C’est elle qui a fait le premier pas, qui s’est rapprochée de lui, qui a cherché son affection et qui l’a sollicité pour cette union.

2. Le Trésor de Khadija : Le Financement d’une Révélation, Non d’un Homme

Deuxièmement, et c’est le point fondamental qu’il faut absolument assimiler pour comprendre la grandeur de l’Islam : Khadija n’a jamais dépensé son immense fortune pour l’entretien personnel du Messager de Dieu. Il y a une différence vertigineuse, une distinction capitale, entre affirmer qu’une femme entretient financièrement son mari pour ses besoins personnels, et affirmer qu’elle met sa fortune au service d’une révélation divine et d’une religion universelle.

Si Dieu n’avait pas choisi Khadija pour accomplir ce dessein majestueux, Il aurait facilité l’intervention d’autres croyants pour financer le Message islamique. Le Prophète ne vivait absolument pas dans l’opulence matérielle grâce à l’argent de Khadija. Il ne profitait ni des mets les plus raffinés, ni des vêtements les plus somptueux, ni des demeures les plus luxueuses sur le compte de son épouse. Sa vie personnelle n’a jamais été marquée par un tel confort, et il n’avait nul besoin de cet argent pour sa propre existence.

Ce que l’Histoire a fermement attesté, et ce que le Prophète lui-même a témoigné, c’est que Khadija a investi une part gigantesque de sa richesse exclusivement pour la sauvegarde de la Révélation. Elle intervenait financièrement dans les moments les plus critiques, lors de ces carrefours historiques et de ces défis périlleux où n’importe qui d’autre aurait été incapable d’agir. Laissez-moi vous donner un exemple frappant : le terrible blocus dans la vallée d’Abu Talib. Les Musulmans, qui se comptaient par centaines à l’époque, y furent assiégés, isolés et affamés pendant une longue période. Qui a pris en charge leur survie ? C’est Khadija. Elle a financé leur nourriture, leurs provisions et toutes leurs dépenses vitales tout au long de ce siège impitoyable.

Ce n’était pas un soutien pour son mari, c’était une ligne de vie pour des centaines de croyants. Plus tard, c’est encore elle qui fournissait les montures, les chameaux et les destriers pour équiper les bataillons et les armées musulmanes face aux agressions des polythéistes. Tout ce qu’elle donnait, elle le donnait par une conviction absolue, par un alignement total avec la personne du Messager de Dieu et en la justesse de sa cause.

3. La Loi Sociologique de l’Harmonie Conjugale

Cette générosité incommensurable prenait racine dans un phénomène que nous devons tous méditer aujourd’hui. Il existe une règle sociologique fondamentale : le progrès et le développement de toute famille, sans la moindre exception, sont rigoureusement proportionnels au degré d’harmonie entre les deux conjoints.

Si vous et votre conjoint avez une harmonie de 50%, votre famille n’avancera que de 50% dans ses projets, dans l’éducation des enfants, dans la construction de leur avenir et dans la réalisation de ses ambitions. Si cette harmonie est nulle, que Dieu nous en préserve, la famille stagne lamentablement et se berce de fausses illusions quant à sa progression. Mais si l’harmonie atteint les 100%, alors la famille réalise son plein potentiel.

Or, l’harmonie, l’affection, la loyauté et la symbiose qui existaient entre le Messager de Dieu et Khadija atteignaient le plus haut niveau concevable. Et cette harmonie exceptionnelle a eu des répercussions directes, projetant son ombre bienfaisante sur l’avancement même de la religion. Elle a contribué à son essor, à sa grandeur, à sa gloire, à sa puissance et à son enracinement historique. L’Imam Ali lui-même l’a d’ailleurs magnifiquement résumé en déclarant que l’Islam s’était élevé sur trois piliers indissociables : l’éthique sublime du Prophète, l’épée d’Ali, et la fortune de Khadija.

4. L’Incorruptible Reine de Quraysh : Le Triomphe sur le Pouvoir

Pourtant, la véritable grandeur de Khadija ne réside pas seulement dans sa capacité à financer une cause, mais dans son immunité totale face aux tentations et aux corruptions du monde. Généralement, ce qui fait dévier un être humain de son intégrité morale, ce sont les défis liés à la richesse, aux postes de pouvoir, au prestige social, ou aux pressions politiques.

Khadija était une figure d’exception. Issue du clan illustre de Khuwaylid, l’une des tribus les plus prestigieuses de la péninsule arabique, elle n’avait besoin de l’argent de personne, du statut de personne, ni de la renommée de personne. Des centaines, voire des milliers de personnes travaillaient sous ses ordres. Elle était une femme d’autorité absolue, possédant richesse, influence, pouvoir et une parole respectée dans toute la région. Elle n’était pas une inconnue, mais une véritable reine de la société mecquoise.

Et pourtant, malgré ce statut monumental, ni sa fortune, ni son pouvoir n’ont altéré d’un iota son comportement, son humilité, son humanité ou ses nobles valeurs. En soutenant le Prophète, elle s’est exposée à la vindicte de l’autre camp. Elle a subi des pressions sociales inimaginables, des attaques viles contre sa réputation, des pressions politiques intenses et des menaces pesant sur sa propre tribu. Tout cela, elle l’a enduré pour soutenir le Messager de Dieu.

L’Histoire ne nous a jamais rapporté une seule ligne, un seul instant, où Khadija aurait flanché, fait preuve de lâcheté, hésité, ou reculé. Elle ne s’est jamais mise en retrait pour se protéger. Avec ses réseaux commerciaux tentaculaires, son immense fortune et l’armée de travailleurs à son service, elle aurait très bien pu se bâtir un royaume personnel inviolable et tourner le dos à ces conflits épuisants.

Au lieu de cela, elle a pris l’intégralité de son empire et l’a déposé entre les mains de la Révélation. Elle a utilisé chaque once de son pouvoir pour construire la gloire de cette religion, posant les toutes premières fondations et les premières briques de l’Islam aux côtés du Messager de Dieu. Elle a cru en lui à un moment de l’Histoire où le monde entier le rejetait et le qualifiait de menteur.

5. L’Essence de la Foi : De la Prière au « Sens Social »

Cette abnégation totale, née d’une foi pure, doit nous amener à redéfinir notre propre compréhension de la religion. Une foi authentique ne laisse pas l’individu cloîtré dans une relation individuelle et silencieuse avec son Créateur ; elle le métamorphose en profondeur. L’Islam transforme la relation intime avec Dieu en une relation active, interactive et réformatrice avec les autres et avec la société.

Le Saint Coran illustre ce principe de manière tranchante lorsqu’il déclare : « Il n’y a rien de bon dans la plus grande partie de leurs conversations secrètes (Najwa), sauf si l’un d’eux ordonne une charité, une bonne action ou une réconciliation entre les gens ». Les « conversations secrètes » désignent ici nos prières, nos invocations, nos supplications et nos appels intimes adressés à Dieu. Le Coran nous avertit sans ambiguïté : toutes ces prières ferventes, tous ces murmures adressés au ciel, n’ont aucune valeur et « aucun bien » en eux, s’ils ne débouchent pas sur un engagement concret.

Qu’est-ce qui relie l’ordre de donner l’aumône (Sadaqa), l’instauration d’une bonne coutume (Ma’rouf), et la réconciliation (Islah) ?. C’est ce que l’on appelle le « Sens Social » (الحس الاجتماعي). Ce sens social est le cœur battant du véritable croyant. C’est lui qui le pousse, selon ses capacités—qu’il possède de l’argent pour la charité, du savoir pour instaurer de bonnes traditions dans la société, ou le talent de la parole pour réconcilier des personnes en conflit—à s’engager.

Le croyant doté de ce sens social ressent l’urgence d’intervenir lorsqu’il voit deux amis, ou un mari et sa femme, se déchirer ; il en perd le sommeil jusqu’à ce qu’il les réconcilie. À l’inverse, si un homme passe ses jours et ses nuits prosterné, mais reste totalement indifférent à la faim du nécessiteux, à la corruption qui ronge sa société, ou à la destruction du foyer de son voisin, affirmant que cela ne le regarde pas, alors sa foi est morte. L’adoration dénuée d’action sociale n’est pas l’Islam.

6. L’Islam N’est Pas une Religion de Grotte

Nous devons impérativement corriger notre vision étriquée de la religion. L’Islam n’est ni un monachisme (Rahbaniya), ni une doctrine d’isolement, ni une retraite spirituelle coupée du monde pour se contenter de prier et de jeûner. L’Islam n’est pas une simple thérapie personnelle entre vous et votre Seigneur. L’Islam est un mode de vie complet, une frégate majestueuse conçue pour mener les individus et la société tout entière vers les rivages de la sécurité et du bonheur collectif.

Aujourd’hui, même la médecine et les sciences modernes considèrent qu’un être humain incapable d’interagir avec autrui, insensible aux émotions et aux détresses de ses semblables, est une personne cliniquement malade, dépourvue de santé mentale et affective.

L’Histoire nous rapporte d’ailleurs un incident édifiant à l’époque de l’Imam Ali. Un homme s’était mis en tête d’abandonner totalement sa femme, ses enfants et ses responsabilités pour s’enfermer dans une grotte, se considérant comme le plus grand dévot de son époque. Lorsque l’Imam Ali en fut informé, il le fit convoquer. Face à cet homme qui se croyait saint, l’Imam Ali détruisit son illusion en lui disant avec fermeté : « Le diable s’est infiltré dans ton cœur et a pris le contrôle de ton esprit ». L’Imam lui a rappelé que fuir ses responsabilités familiales n’a rien d’islamique, et que les efforts fournis pour subvenir aux besoins de son foyer valent infiniment mieux que l’accomplissement de mille prières isolées.

Comprendre la religion de manière purement symbolique, en fuyant nos responsabilités sociales et en refusant de nous plonger dans la résolution des problèmes de nos frères, est une grave erreur de jugement. Peu importe combien vos yeux pleurent sous l’effet du jeûne, ou combien votre front est marqué par la ferveur de la prière, si vous vous désengagez de la société, vous passez à côté de l’essence du Message.

7. Le Modèle de l’Équilibre : « Si je perds ma journée, je perds ma nation »

L’Imam Ali lui-même incarnait cet équilibre prodigieux entre la spiritualité intime et l’action publique. Pendant la journée, on ne le trouvait pas reclus dans un sanctuaire, mais au cœur de l’agitation des marchés de Koufa. Il parcourait les étals, prêchant les commerçants, exigeant d’eux l’honnêteté et la justice absolue dans les poids et mesures (Qistas), et leur interdisant strictement de léser les gens dans leurs achats. Il se plongeait corps et âme dans la régulation de la vie publique.

Une fois la nuit tombée, il regagnait sa demeure et se tenait debout dans son Mihrab pour prier Dieu. Une nuit, son fidèle compagnon Malik, le voyant prier après une journée si harassante, s’allongea sur le sol et lui suggéra : « Ô Commandeur des Croyants, n’est-il pas temps pour toi de te reposer un peu de la fatigue de la journée ? ».

La réponse de l’Imam Ali résonne encore aujourd’hui comme la charte absolue de l’engagement du croyant : « Malheur à toi, ô Malik ! Si je perds ma journée, je perds ma nation, et si je perds ma nuit, je perds mon âme ». Les longues prières nocturnes de l’Imam Ali ne l’ont jamais empêché d’être présent dès le lever du soleil sur les marchés pour garantir la justice sociale et l’équité. Le véritable Islam, c’est être un individu profondément impliqué dans les affaires de la cité.

L’Héritage Vivant de la Mère des Croyants

C’est exactement avec cette profondeur inouïe, cette vision globale et cet engagement absolu dans la sphère publique que Sayyida Khadija a compris l’Islam. Elle a mis toute son autorité et tout son pouvoir au service de la Révélation. Elle n’a pas seulement soutenu le Prophète en tant qu’épouse, elle l’a soutenu parce qu’elle croyait de toute son âme qu’il était le Messager de Dieu. Il était son pilier protecteur dans sa vie personnelle, et elle fut son pilier absolu, son roc inébranlable, dans l’accomplissement de sa mission prophétique.

C’est cette compréhension claire, vivante et profondément dynamique de notre religion que nous devons raviver aujourd’hui. Je supplie Dieu, le Très-Haut, de nous accorder la lucidité de comprendre véritablement ce qu’est l’Islam, de nous attacher fermement à ses préceptes, de nous engager dans nos sociétés, et de ne pas nous retirer de cette vie avant qu’Il ne soit pleinement satisfait de nous. Qu’Il accepte nos œuvres en ces jours bénis avec la plus belle des acceptations, et qu’Il nous accorde l’immense grâce de l’intercession de Muhammad et de la famille de Muhammad dans la vie future, car Il est Celui qui entend et qui exauce.

Que la paix, la miséricorde de Dieu et Ses bénédictions soient sur vous tous.


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